Paroisse Saint-Bruno-les-Chartreux

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Trois avènements et sept colonnes
par Bernard de Clairvaux.

Dans l'Avènement du Seigneur que nous célébrons, si je considère la personne de celui qui vient, l'excellence de sa majesté me dépasse, et si j'envisage ceux vers qui il vient, je suis confondu à la vue de l'honneur qu'il leur fait. Certainement les anges eux-mêmes sont étonnés de la nouveauté du prodige qu'ils ont sous les yeux et de voir au dessous d'eux Celui qu'ils ne cessent d'adorer au dessus d'eux, de descendre et de monter en même temps vers le Fils de l'Homme. Si je me demande pourquoi il vient, je me trouve en face de l'inestimable étendue de sa charité que j'embrasse du mieux qu'il m'est possible. Si je considère de quelle manière il vient, je suis frappé du degré d'élévation où se trouve portée la condition humaine. En effet, celui qui vient à nous, c'est le créateur et le maître de toutes choses ; or c'est pour les hommes qu'il vient, c'est vers les hommes qu'il vient, c'est fait homme lui-même qu'il vient. Mais, dira-t-on, comment peut-on dire qu'il est venu puisqu'il est constamment en tous lieux à la fois? Il est bien vrai qu'il était dans le monde et que le monde a été fait par lui, mais cependant le monde ne l'a point connu (Joan., I, 10). Il ne vint donc pas dans le monde, puisqu'il n'était pas hors du monde, mais il apparut là même où il était caché. Voilà pourquoi il prit la forme humaine, c'était pour se faire reconnaître, car il habite dans le sein de Dieu une lumière inaccessible (I Tim. VI, 16). Après tout, il n'était pas tout à fait indigne de la majesté de Dieu de se montrer sous les traits de sa propre image, telle qu'il l'avait faite dès le principe, ni indigne de Dieu de se faire voir sous cette image à ceux qui ne pouvaient point le reconnaître dans sa substance, et de se faire homme lui-même pour se manifester aux hommes, lui qui avait créé l'homme à son image et à sa ressemblance.

C'est donc de la venue d'une si grande majesté, d'une si profonde humilité, d'une telle charité et d'une gloire si grande pour nous, que l'Église entière fait tous les ans avec solennité la mémoire. Ah! plût à Dieu qu'on la célébrât maintenant comme on la célébrera dans l'éternité! Ce serait bien mieux. Quelle folie n'est-ce point en effet, après la venue d'un si grand roi, de vouloir ou d'oser nous occuper encore de toute autre chose, plutôt que d'oublier tout le reste, pour ne plus vaquer qu'à son culte et ne plus penser qu'à lui en sa présence? Mais tous les hommes ne sont point du nombre de ceux dont le Prophète disait : «  Ils n'ouvriront la bouche que pour exhaler les louanges de vos innombrables douceurs (Psalm. CXLIV, 7), » il y en a si peu qui s'en nourrissent! Or on ne peut exhaler le goût et l'odeur de ce qu'on n'a point goûté ou de ce qu'on a à peine goûté, la bouche n'exhale l'odeur que de ce dont l'estomac est plein et rassasié. Voilà comment il se fait que ceux dont l'esprit et la vie sont tout de ce monde, n'exhalent jamais la bonne odeur de ces douceurs ineffables, lors même qu'ils en célèbrent la mémoire, ils passent ces jours de fête sans dévotion, sans piété et dans une sorte d'aridité pareille à celle des autres jours. Mais ce qu'il y a de plus condamnable, c'est que le souvenir de cette grâce inestimable est une occasion de fêtes charnelles, en sorte qu'on voit les hommes, dans ces jours Je solennité, rechercher les parures et les délices de la table avec tant d'ardeur qu'on pourrait croire que le Christ n'a pas eu autre chose en vue, en naissant, et qu'on est d'autant plus assuré de lui plaire qu'on déploie plus de luxe en ce genre. Mais ne l'entendez-vous point dire lui-même : «  Je ne mangeais point avec ceux dont l'œil est superbe et le cœur insatiable (Psalm. C, 5). » Pourquoi cette ambition à vous procurer des vêtements pour le jour de ma naissance? Je déteste l'orgueil, bien loin de l'aimer. Pourquoi cette ardeur et ce soin à préparer une foule de mets pour cette époque? Je blâme les délices de la table, bien loin de les avoir pour agréables. Évidemment il faut être d'un cœur insatiable pour se procurer tant de choses et les faire venir de si loin ; car pour le corps, il se contente de beaucoup moins que cela et de choses bien plus faciles à se procurer. Lors donc que vous célébrez ma venue, vous ne m'honorez que du bout des lèvres, votre cœur est loin de moi ; ce n'est même pas moi que vous honorez, car votre Dieu, c'est votre ventre, et vous placez votre gloire dans ce qui fait votre honte. Celui qui recherche la vanité du monde et les voluptés sensuelles est bien malheureux ; il n'y a de bonheur que pour ceux dont le Seigneur seul est le Dieu (Psalm. CXIV, 15).

Gardez-vous bien, mes frères, d'imiter les méchants et ne portez point envie à ceux qui commettent l'iniquité (Psalm. XXXVI, 1). Ayez plutôt l'œi1 ouvert sur la fin qui les attend, compatissez à leur malheur du fond de votre âme et priez pour tous ceux qui tombent par surprise en quelque faute. Les malheureux!. s'ils agissent ainsi, c'est parce qu'ils ne connaissent pas Dieu ; car s'ils le connaissaient jamais, ils ne seraient pas assez insensés pour exciter ainsi contre eux sa colère. Pour nous, mes Frères bien-aimés, nous ne saurions trouver une excuse dans notre ignorance, car vous le connaissez parfaitement, mon Frère, qui que vous soyez, et si vous dites que vous ne le connaissez point, vous serez un menteur comme les gens du monde. Mais si vous ne le connaissez pas, qui donc vous a amené ici et comment êtes-vous entré dans cette maison? Si vous ne le connaissez point, comment donc avez-vous pu être amené à renoncer spontanément à l'affection de vos amis, aux plaisirs de la chair, aux vanités du siècle, à jeter en Dieu toutes vos pensées, et à mettre toute votre confiance en lui, quand votre conscience même vous rendait témoignage que vous avez si peu ou plutôt si mal mérité de lui? Qui aurait pu, je vous le demande encore, vous persuader, supposé que vous l'ignorassiez, que le Seigneur est bon pour ceux qui ont mis leur espérance en lui, pour toute âme qui le cherche, si vous n'aviez appris par vous-même combien le Seigneur est bon et doux, combien il est rempli de miséricorde et de vérité? Mais comment avez-vous appris tout cela, si ce n'est parce qu'il est venu non seulement à vous mais en vous?

Nous connaissons en effet trois avènements du Christ ; il est venu pour les hommes, dans les hommes et contre les hommes. Il est venu indistinctement pour tous les hommes, mais il n'est pas venu de même dans tous ou contre tous les hommes. Mais comme le premier et le troisième avènement sont bien connus, puisqu'ils sont manifestes à tous les yeux ; écoutez seulement comment il s'exprime au sujet du second qui est spirituel et caché : «  Si quelqu'un m'aime, dit-il, il gardera ma, parole ; mon Père l'aimera ; nous viendrons à lui et nous ferons en lui notre demeure (Joan., XIV, 23). » Oh! heureux celui en qui vous établirez votre demeure, Seigneur Jésus! Heureux celui en qui la sagesse se construit une habitation et se taille sept colonnes pour la soutenir : Heureuse l'âme où elle s'établit à demeure! Mais quelle est-elle? C'est l'âme du juste, comment en serait-il autrement, puisque ce sont la justice et le jugement qui préparent à la sagesse son séjour? Quel est celui d'entre vous, mes Frères, qui désire préparer dans son âme une demeure à Jésus-Christ? Voici quelles tentures de soie, quelles tapisseries et quels coussins il veut y trouver : «  La justice et l'équité sont, dit-il, les préparatifs que réclame le lieu de son habitation (Psalm. LXXXVIII, 15). » Or la justice, c'est une vertu qui nous fait rendre à chacun ce qui lui appartient ; rendez donc à trois sortes de personnes en même temps ce qui leur revient et ce que vous leur devez, je veux parler de vos supérieurs, de vos inférieurs et de vos égaux, et vous célébrerez comme il faut l'avènement de Jésus-Christ, parce que vous lui aurez préparé une demeure dans la justice. Rendez, vous dis-je, à vos supérieurs le respect et l'obéissance que vous leur devez, le respect par les sentiments de votre cœur et l'obéissance, par les dispositions de votre corps ; car il ne suffit point d'obéir à nos pères extérieurement seulement, il faut encore que nous ayons d'eux au fond du cœur de hauts sentiments de respect. S'il arrive que la vie de l'un de nos supérieurs soit si manifestement mauvaise qu'il n'y ait pas moyen ni de ne le point remarquer, ni de l'excuser, cependant à cause de Celui de qui vient tout pouvoir, nous devons encore avoir de la considération pour ce supérieur, sinon parce qu'il le mérite par lui-même, du moins par déférence pour l'ordre établi de Dieu et pour la dignité de la charge qu'il exerce.

Ainsi devons-nous à nos frères parmi lesquels nous vivons, au double titre de confrères et d'hommes, aide et conseil, car de notre côté, nous attendons aussi d'eux des conseils pour éclairer notre ignorance et de l'aide pour seconder notre faiblesse. Mais peut-être y en a-t-il quelques-uns parmi vous qui me répondent en esprit, quels conseils pouvons-nous donner à notre frère? Il ne nous est pas même permis de lui dire un mot. Quelle assistance aussi, pouvons-nous lui procurer? Nous ne pouvons faire la moindre chose en dehors des lois de l'obéissance. À cela je réponds : Vous trouverez toujours quelque chose à faire pour votre frère si vous avez la charité fraternelle au fond du cœur. Quant aux conseils, pouvez-vous lui en donner de meilleurs que de lui enseigner par votre exemple ce qu'il doit faire et ce qu'il doit éviter, que de le porter vers ce qui est mieux, par les conseils, non de la langue, mais des œuvres et de la vérité? Y a-t-il assistance plus utile et plus efficace que de prier avec piété pour lui, de ne point négliger de le reprendre de ses fautes, d'avoir à cœur, non seulement de ne lui donner jamais aucune occasion de chute, mais encore, autant que possible de les éloigner toutes de lui, comme l'ange de la paix qui arrache les scandales du royaume de Dieu? Si vous donnez à votre frère cette assistance et ces conseils vous vous acquittez de votre dette, à son égard, il n'a point le droit de se plaindre de vous.

Mais êtes-vous placé au-dessus des autres? vous leur devez indubitablement le tribut d'une plus ample sollicitude ; vos inférieurs ont droit d'attendre de vous vigilance et discipline. Vigilance qui les empêche de pécher et discipline qui ne laisse point la faute impunie. Mais si vous n'avez personne sous votre dépendance, vous vous avez du moins vous-même et vous vous devez à ce titre vigilance et discipline aussi. Ainsi vous avez un corps dont la conduite évidemment appartient à votre âme ; vous devez donc veiller sur lui afin que le péché ne règne pas en lui et que ses membres ne fournissent point des armes à l'iniquité. Mais vous devez aussi le soumettre à la discipline, afin qu'il produise de dignes fruits de pénitence, vous devez le châtier et le soumettre au joug. Mais la dette de ceux qui auront à répondre de plusieurs âmes est bien autrement lourde et périlleuse. Hélas! Malheureux homme que je suis, où irai-je, si j'ai le malheur de garder avec négligence un si grand trésor, un dépôt si précieux que Jésus-Christ l'estime plus que son propre sang? S'il m'avait été donné de recueillir au pied de la croix le sang du Seigneur qui coulait de ses blessures et que je dusse le porter souvent dans un vase fragile, quelles ne seraient point les transes de mon esprit en pensant au danger que je cours? Or il est certain que le dépôt que j'ai reçu en garde est d'un tel prix que le négociant plein de sagesse, ou plutôt que la Sagesse elle-même a donné tout son sang pour se le procurer. Et de plus, c'est dans des vases bien fragiles, beaucoup plus exposés à se rompre que des vases de verre, que ce dépôt m'a été remis. Ajoutons à cela pour comble d'inquiétude et pour surcroît de crainte, que chargé de veiller sur ma conscience en même temps que sur celle de mon prochain, je ne connais bien ni l'une ni l'autre. Toutes les deux sont insondables comme l'abîme, obscures comme les ténèbres de la nuit, néanmoins j'en suis établi le gardien et j'entends une voix qui me crie : «  Sentinelle, qu'avez-vous vu cette nuit, sentinelle, qu'avez-vous vu cette nuit (Isa., XXI, 11)? » Non-seulement je ne puis répondre comme Caïn : «  Suis-je le gardien de mon frère (Gen., IV, 9)? » mais encore je dois avec le Prophète proclamer bien haut que : «  Si ce n'est le Seigneur lui-même qui se charge de la garde d'une ville, c'est en vain que veille celui qui la garde (Psalm., CXXVI, 2.) » Je ne puis trouver d'excuse que dans le soin avec lequel je m'acquitte du devoir de la vigilance et de la discipline, comme je l'ai dit plus haut. Si ces quatre choses, je veux dire le respect et l'obéissance dus à mes supérieurs, l'assistance et le conseil que réclament mes frères, ne me font point défaut, la Sagesse ne trouvera point sa demeure dépourvue des choses qui concernent la justice?

Peut-être y a-t-il là six des sept colonnes que la Sagesse s'est taillées dans la demeure qu'elle s'est construite ; recherchons maintenant qu'elle est la septième, peut-être la Sagesse elle-même daignera-t-elle nous la faire connaître. Qui nous empêche de la voir dans le jugement, de même que nous avons vu les six autres dans la justice? Car il n'y a pas que la justice qui soit chargée de préparer la demeure de la Sagesse, le jugement l'est aussi (Psalm., LXXXVIII, 15). Après tout, si nous rendons à nos supérieurs, à nos égaux et à nos inférieurs ce que nous leur devons, ne donnerons-nous rien à Dieu? Mais nul ne peut s'acquitter à son égard de tout ce qu'il lui doit, tant il a accumulé de trésors de miséricorde en nous, tant est grande la multitude de nos fautes, tant nous sommes fragiles et de purs néants, tant il est grand et se suffit à lui-même, tant enfin il a peu besoin de nous. J'ai pourtant entendu un homme à qui il avait révélé les secrets et les mystères de sa Sagesse s'écrier que «  La majesté du grand Roi éclate dans son amour pour la justice (Psalm., XCVIII, 5). » Il ne demande de nous rien de ce qui ne se trouve qu'en lui, avouons seulement nos iniquités et il nous justifiera sans autre mérite de notre part, afin de nous faire estimer sa grâce comme elle le mérite. Il aime, en effet l'âme qui, sous ses yeux se considère sans cesse et se juge sans détour. Voilà pourquoi le sage craint toutes ses œuvres, les examine avec soin, les pèse et les juge toutes. C'est parce que tout homme qui reconnaît en toute vérité et confesse en toute humilité ce qu'il est et ce que sont toutes ses œuvres, telles qu'elles sont en effet, honore la vérité. D'ailleurs si vous voulez être convaincu que Dieu demande de vous le jugement après la justice, écoutez comme il s'exprime. «  Lorsque vous aurez fait tout ce qui vous est ordonné, dites : nous sommes des serviteurs inutiles (Luc, XVII, 10). » Voilà pour l'homme toute la préparation que le Seigneur attend de lui pour sa demeure, qu'il s'applique par-dessus tout à observer ses commandements et ensuite qu'il se regarde comme un serviteur inutile.

Bernard, abbé de Clairvaux

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