Paroisse Saint-Bruno-les-Chartreux

Hymnes traduites et commentées... et autres textes par Bernard Plessy.

Traductions et commentaires de Bernard Plessy

[0-1] Hymnes de la liturgie.

[1-1] Nativité.
[1-2] Hymne pour la fête du Christ Roi.
[1-3] Hymne pour la Croix glorieuse.
[2-1] Hymne pour la fête de la Nativité de la Vierge Marie.
[2-2] Hymne pour la fête de l'Immaculée Conception.
[2-3] Hymne de la Présentation de la Vierge au Temple.
[2-4] Hymne pour la fête de l'Annonciation.
[2-5] Hymne pour Notre-Dame du Rosaire.
[2-6] Hymne pour la fête de saint Joseph.
[2-7] Hymne pour la Nativité de saint Jean Baptiste.
[2-8]Hymne pour la fête des saints Apôtres Pierre et Paul.
[3-1] Hymne des saints Anges gardiens.
[4-1] Hymne pour la fête de tous les saints.
[4-2] Saints innocents.
[4-3] Hymne pour la fête de saint Matthieu.
[4-4] Hymne pour saint-Luc.
[4-5] Hymne pour la fête de saint Benoît.
[4-6] Hymne pour sainte Thérèse d'Avila.
[4-7] Hymne pour saint Martin.
[4-8] Hymne pour la fête de Sainte Agnès.
[4-9] Hymne pour la fête de Jeanne d'Arc.
[5-1] Hymne pour la fête de la Conversion de saint Paul.
[5-2] Hymne pour la fête de de la chaire de saint Pierre.
[5-3] Fête de la Dédicace.
[6-1] Hymne des Laudes du lundi
[6-2] Hymne des Laudes du mercredi.
[6-3] Hymne des Laudes du vendredi.
[6-4] Hymne des Laudes du samedi.
[6-5] Hymne des Laudes dominicales.
[6-6] Hymne de matines pour le dimanche.
[7-1] Hymne des Laudes pendant le temps du carême.
[7-2] 1er dimanche de l'avent.
[7-3] Hymne des Laudes pour le dimanche de la Passion.
[7-4] Hymne de laudes pour le jour de Pâques.
[7-5] Hymne pour le dimanche in albis.
[7-6] Hymne pour le 3ème dimanche après Pâques.
[7-7] Hymne pour le 4ème dimanche après Pâques.
[7-8] Hymne pour la fête de l'Ascension.
[7-9] Hymne des matines de Pentecôte.
[7-10] Hymnes pour la fête de la Trinité.
[7-11] Hymne pour la fête du Saint-Sacrement.
[7-12] Hymne pour la fête du Sacré-Cœur.

[0-2] Autres textes

[10-1] La liturgie, mater et magistra
[10-2] Un conte théologique?
[10-3] Un cinquième Évangile
[10-4] Madame de Sévigné à Lyon
[10-5] Madame de Sévigné et le carême ou La passion de Mme de Sévigné
[10-6] Marie Noël et Gustave Thibon.
[10-7] Gustave Thibon et Simone Weil
[10-8] Les Bénédictins
[10-9] Jeanne d'Arc dans l'œuvre d'Henri Pourrat
[10-10] Michel ou L'Archange qui n'abonde pas

[0-1]Hymnes de la Liturgie

[1-1] Nativité

Hymne de la Nativité (laudes)

Préambule

Noël! Noël! Cri de joie du peuple, cri de vieille chrétienté, qui savait la source de la seule vraie Joie. C'est toujours la nôtre. Chantons-la aux premières lueurs du jour avec l'hymne des laudes.

___

Du point où le soleil se lève
Jusqu'aux limites de la terre,
Chantons le Christ notre Prince,
Qui naît de la Vierge Marie
A solis ortus cardine
Ad usque terræ limitem,
Christum canamus Principem,
Natum Maria Virgine.

Le bienheureux Auteur du monde
Revêt un corps de servitude,
Par sa chair délivrant la chair:
Il veut sauver sa créature.
Beatus Auctor sæculi
Servile corpus induit,
Ut, carne carnemliberans,
Ne perderet quos condidit.

Les entrailles d'une chaste mère
Accueillent la grâce du ciel;
Le ventre d'une vierge porte
Des mystères inconnus d'elle.
Castæ parentis viscera
Cælestis intrat gratia;
Venter puellæ bajulat
Secreta quæ non noverat.

La demeure de son cœur pur
Devient soudain temple de Dieu;
Sans le contact d'aucun homme,
D'un mot elle conçoit un fils.
Domus pudici pectoris
Templum repente fit Dei;
Intacta nesciens virum,
Verbo concepit filium.

La jeune mère met au monde
Celui que Gabriel avait annoncé;
Tressaillant dans le sein maternel
Jean reconnut sa présence cachée.
Enixa est puerpera
Quem Gabriel prædixerat,
Quem, matris alvo gestiens,
Baptista clausum senserat.

Il voulut bien coucher sur du foin,
Il ne s'offusqua pas d'une crèche;
D'un peu de lait il fit son repas,
Lui qui nourrit les petits des oiseaux.
Fœno jacere pertulit,
Præsepe non abhorruit,
Et lacte modico pastus est
Per quem nec ales esurit.

Les chœurs d'en-haut se réjouissent
Et les Anges chantent leur Dieu;
Le Pasteur, créateur du monde,
Se rend visible à des pasteurs.
Gaudet chorus cælestium,
Et Angeli canunt Deum;
Palamque fit Pastoribus
Pastor, Creator omnium.

Jésus, gloire soit à vous,
Qui êtes né de la Vierge,
Et au Père et à l'Esprit saint,
Pour les siècles sans fin.
Jesu, tibi sit Gloria,
Qui natus es de Virgine,
Cum Patre et almo Spiritu,
In sempiterna sæcula.

Amen

___

L'hymne des laudes de la Nativité est une pièce assez curieuse. Elle nous vient de la première moitié du Ve siècle, sous la plume de Sedulius, poète écossais de langue latine. Ayant entrepris de chanter la vie du Christ en strophes ambrosiennes, il lui en fallut 23, pas une de plus, pas une de moins, pour la bonne raison qu'il fit de son poème un acrostiche abécédaire. La première lettre de chaque strophe égrène l'alphabet latin, qui compte 23 lettres. Jeu littéraire qui n'attente en rien à la qualité de l'évocation, et l'on peut comprendre que les moines au long des âges aient eu plaisir à chanter leur joie avec Sedulius au petit matin du Jour de Noël.

L'hymne de laudes compte les sept premières strophes, auxquelles il faut ajouter la doxologie. Autre curiosité: les quatre strophes suivantes fournissent l'hymne des vêpres de l'Épiphanie. Nous ne pouvons garder ici que les strophes C, E, F, G.

La première strophe annonce le sujet du poème: chantons le Christ notre Prince. Et sa naissance avant tout, d'où le choix du Bréviaire. Sedulius insiste sur le mystère que constitue l'écart infini entre la toute-puissance d'un Dieu Créateur et la fragilité d'un enfant des hommes. La part de Marie en ce mystère est aussi soulignée avec délicatesse: une Vierge qui pour un mot (Fiat) devient Mère.

Les strophes suivantes (E et F) privilégient le récit, en rappelant des épisodes évangéliques: l'Annonciation, la Visitation. Puis voici, l'étable, avec le foin, la crèche, et un nouvel immense écart: Celui qui nourrit les petits des oiseaux (écho de Matthieu, 6, 26) se nourrit lui-même d'un peu de lait maternel.

Tout cela fait merveille et la strophe suivante (G) est soulevée par la joie – joie des chœurs célestes, joie des Anges, ceux qui viennent de faire l'annonce aux bergers. Les voici à la Crèche. Le Bon Pasteur de la parabole, le Créateur, on y revient, se laisse voir et adorer par de pauvres pâtres.

Le charme de cette hymne relève d'une naïveté savante. Sedulius le lettré savait très bien que cela s'appelle un oxymore.

[1-2] Hymne pour la fête du Christ Roi

Dimanche 24 novembre

L'année liturgique s'achève. Parti du point alpha, a comme Avent, le Christ atteint le point oméga. Le Salut est achevé, son Règne s'étend sur tout l'univers.

___

Te sæculorum Principem
(Moyen Âge)

Tu es le Prince des siècles,
Tu es le Roi des nations,
Le seul Maître des esprits et des c?urs,
Ô Christ, voilà notre foi.
Te sæculorum Principem,
Te, Christe, Regemgentium,
Te mentium, te cordium
Unum fatemur arbitrum
.

Une foule criminelle crie:
Nous refusons le règne du Christ;
Nous, en exultant, nous répondons:
Tu es le Roi suprême du monde.
Scelesta turba clamitat:
Regnare Christum nolumus;
Te nos ovantes omnium
Regemsupremum dicimus.

Ô Christ, Prince porteur de paix,
Soumets les esprits rebelles;
Ceux qui s'éloignent de ton amour,
Ramène-les dans l'unique bercail.
O Christe, Princeps pacifer,
Mentes rebelles subjice,
Tuoque amore devios
Ovile in unum congrega.

C'est pour cela que, les bras ouverts,
Tu pends sur l'arbre sanglant,
Montrant ton cœur percé par la lance cruelle
Embrasé d'un feu d'amour.
Ad hoc cruenta ab arbore
Pendes apertis brachiis,
Diraque fossum cuspide
Cor igne flagrans exhibes.

C'est pour cela que sur les autels tu te caches
Sous la figure du vin et du pain,
Répandant le salut aux enfants de Dieu
De ton côté transpercé.
Ad hoc in aris abderis
Vini dapisque imagine,
Fundens salutemfiliis
Transverberato pectore.

Que les chefs des nations
Te rendent un culte public;
Que les maîtres, que les juges t'honorent,
Que les lois et les arts s'inspirent de toi.
Te nationum Præsides
Honore tollant publico,
Colant magistri, judices,
Leges et artes exprimant.

Que les étendards des rois
Brillent de t'être soumis;
Fais passer sous ton sceptre de douceur
La patrie et les foyers des citoyens.
Submissa regum fulgeant
Tibi dicata insignia;
Mitique sceptro patriam
Domosque subde civium.

Jésus, à toi la gloire,
Toi qui modère les sceptres de ce monde,
Avec le Père, et le Saint-Esprit,
Pour les siècles sans fin. Ainsi soit-il.
Jesu, tibi sit gloria,
Qui sceptra mundi temperas,
Cum Patre, et almo Spiritu,
In sempiterna sæcula.

Amen

___

Une fête de cet éclat ne manque pas d'une hymne pour la célébrer. Elle vient du fond des âges, sans qu'il soit possible d'en préciser ni la date ni l'auteur. Un peu comme si c'était toute l'Église, anonyme et unanime, qui l'avait composée ovantes (str. 2), dans un transport de joie.

Elle compte huit strophes d'octosyllabes non rimés. Nous retenons les cinq premières.

La première strophe décline les titres que cette fête confère au Christ: Prince, Roi, Maître (arbiter signifie arbitre, juge et par suite maître) - sur le temps (sæculorum), sur les peuples de la terre (gentium), sur chaque être, au plus intime, les cœurs et les esprits. Cela, c'est notre foi. Fatemur, nous le reconnaissons et le proclamons, au sens religieux du terme: nous le confessons.

La strophe suivante met en scène la foule et nous-mêmes. La foule est criminelle: on pense à celle qui hurlait devant Pilate, et à tant d'autres qui l'ont suivie dans son refus haineux. En face, voici notre réponse: nous disons ouvertement et dans la joie que le Christ est le Roi suprême de tous (omnium Regemsupremum). Cette opposition appelle une prière au Christ Prince de la paix: ces esprits rebelles, soumets-les, ces égarés, ramène-les, avec l'image de la bergerie du Bon Pasteur.

La prière continue avec un discret appel à la logique du Salut: ad hoc, c'est pour cela que tu as donné ta vie. Le sacrifice de la croix est rappelé avec un dur réalisme: l'arbre sanglant, les bras ouverts, le coup de lance au côté. Mais l'emporte au dernier vers le cœur brûlant d'amour, cor igne flagrans.

Pour cela encore que le sacrifice se renouvelle sur les autels (in aris). Tu continues de verser le salut de ton côté transpercé, mais c'est sous la figure (le mot de l'hymne est imagine) des saintes espèces.

Au subjonctif (qui est notre optatif), les deux strophes suivantes expriment le vœu que les princes de ce monde ordonnent leurs institutions au Règne du Christ: professeurs, juges, législateurs. Les arts eux-mêmes sont invités à l'exprimer. Nous sommes là dans la vision de l'Apocalypse.

[1-3] Hymne pour la Croix glorieuse

14 septembre

En relation avec l'Invention (découverte) de la sainte Croix que la tradition attribue à la mère de Constantin, sainte Hélène, cette fête, appelée hier Exaltation de la sainte Croix, nous invite à adorer l'instrument de notre salut.

___

Crux fidelis inter omnes

Croix de notre foi, arbre unique,
Arbre noble entre tous:
Feuilles, fleurs, fruits, nulle forêt
N'en produit de semblable.
Douceur du bois, douceur du fer,
Chargé d'un si doux fardeau.

Fléchis tes branches, arbre altier,
Relâche les membres tendus;
Ta rigidité de nature,
Veuille l'assouplir.
Aux membres du Roi du Ciel
Ménage un support plus doux.

Toi seul as mérité
De porter la rançon du monde,
Et de lui préparer un havre,
Arche après son naufrage,
Toi que baigna le sang sacré
Répandu du corps del'Agneau.

Trois hymnes sont possibles: Vexilla regis prodeunt, aux premières vêpres, Pange lingua gloriosi, aux matines, Lustra sex qui jam peregit aux laudes. Toutes trois nous viennent de Venance Fortunat, l'évêque de Poitiers (530-609), que nous avons déjà rencontré. C'est de l'hymne de laudes que nous retenons trois strophes de six vers (alternativement 7 et 6 syllabes), que l'on peut aussi combiner en trois vers (de 15 syllabes).

Les trois strophes centrales de l'hymne ont quelque chose d'une ode de louange à la Croix, perçue comme un arbre. On pense à l'Adoration de la Croix le vendredi saint: Voici le bois de la Croix sur lequel le salut du monde a été suspendu. – Venez, adorons-le. L'hymne dit exactement cela, mais le poète enrichit l'adoration de variations qui du bois passent à l'arbre. Arbre unique, sans pareil en aucune forêt. La douceur du poids divin qu'il supporte gagne la matière, celle des clous, celle du bois (trois fois l'adjectif dulce).

C'est invitation à la matière ligneuse de vaincre sa nature rigide, mais aussi l'orgueil qu'elle peut tirer d'une telle mission (arbor alta). Qu'elle se fasse aussi souple que possible pour assurer quelque détente au corps supplicié.

La troisième strophe exalte la mission: Sola digna tu… Mais que désigne ce tu? La Croix ou l'arbre? En latin, les deux mots sont féminins. Il ne faut pas choisir: c'est l'une et l'autre, les deux ne font qu'un. Digne de porter la rançon du monde. Venance Fortunat écrit: victimam mundi. Mais victime du monde serait confus. Le mot victima veut dire exactement: animal destiné au sacrifice, expiatoire. D'où la traduction par rançon. – L'image maritime du havre est inattendue, expliquée sans doute par le mot arca, qui rappelle l'arche par laquelle Noé sauva une première fois l'humanité coupable. Les deux derniers vers nous ramènent à un autre bain, un bain de sang, sacer cruor, non pas le sang qui fait sa fonction dans la circulation (sanguis), mais le sang versé par la violence (cruor) – dont l'onction (perunxit) a lavé nos péchés.

[2-1] Hymne pour la fête de la Nativité de la Vierge Marie

8 septembre

Cette année, le 23ème dimanche du Temps ordinaire, tombant un 8 septembre, l'emporte sur la fête de la Nativité de la Vierge. Raison supplémentaire de lui accorder sa place grâce à une prose lyonnaise du XVIIIème siècle.

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Gaudii primordium

Nous chantons le jour
Qui commence notre joie
Et annonce notre salut.

L'heure qui nous donne une Vierge
Nous promet un homme-Dieu:
Voici que vient Celui que nous cherchons.

Le Dieu de toute grâce
Qui la choisit pour sa mère
Préside à sa naissance.

Soleil de justice, il orne
La maison qu'il habitera
Et d'où bientôt il nous visitera.

Fille bénie,
Toute pleine de grâces
Et sans la moindre tache,

Du Ciel, que déjà vous habitez,
Ouvrez-nous les sentiers,
O Vierge, par votre ardente prière.

___

Il était possible de choisir l'hymne du bréviaire, l'Ave maris Stella. Mais il reste encore connu, paroles et musique. La prose lyonnaise est inconnue. Or elle est doublement originale. Lyon reste une ville mariale, et la fête de la Nativité est célébrée avec faste, car elle coïncide avec le Vœu des échevins: consécration de Lyon à la Vierge et renouvellement du vœu fait par les échevins le 12 mars 1643 de monter à Fourvière chaque année, le 8 septembre, offrir un écu d'or et sept livres de cire blanche. Il s'agissait de conjurer les ravages de la peste. L'intercession de Marie obtint ce bienfait. D'autre part c'est la date du 8 septembre qui a servi à fixer la fête de l'Immaculée Conception, autre grande fête lyonnaise, neuf mois auparavant (8 sept – 8 déc.) La liturgie de la fête revêt donc une solennité toute particulière dans le Propre de Lyon, et la Prose que nous proposons en est un bon exemple.

Cette prose comporte dix strophes de trois vers, chacun de sept syllabes. Dès les deux premières, la nature de la fête est clairement formulée: ce jour est un jour de joie, joie suprême, puisque c'est l'annonce de notre salut. L'heure précise de la naissance de Marie promet et garantit (spondet) Celui que nous attendons: un homme qui sera Dieu.

Aussi ce Dieu qui a fait ce choix a-t-il soin d'assurer les honneurs qui conviennent à la future maison qu'il quittera pour nous apporter la Bonne Nouvelle. Le silence des Évangiles ne gêne pas le poète pour imaginer ces attentions, sans entrer dans les détails. La notion d'ornement suffit pour ouvrir le champà l'imagination.

La Vierge est née. Une charmante strophe, toute en a (Benedicta Filia / Tota plena gratia / Tota sine macula) fait monter notre prière. Monter, car nous savons qu'Elle est déjà au Ciel (le 15 août n'est pas loin). Puisse-telle nous en ouvrir les sentiers. On peut aimer le mot sentier (semita). Sa modestie va bien avec l'image de la porte étroite.

[2-2] Hymne pour la fête de l'Immaculée Conception

Dimanche 8 décembre

Longtemps fêtée par différentes Églises, appelée de ses vœux par le peuple chrétien, l'Immaculée Conception fut enfin proclamée comme un dogme de notre foi le 8 décembre 1854 par le pape Pie IX.

___

Eva parens, quid fecisti

Eve, notre mère, qu'avez-vous fait
Lorsque vous avez cru le Serpent
Et ses promesses menteuses?
Eva parens, quid fecisti,
Quæ serpentis credidisti
Promissis fallacibus?

C'est la vie que vous avez arrachée,
Le chemin du ciel que vous avez fermé
Aux mortels affligés.
Vitam nobis abstulisti,
Cæli viam præclusisti
Afflictis mortalibus.

Depuis lors c'est sous le joug du péché,
Sous la souillure d'une tache honteuse
Que naît le genre humain.
Hinc peccato mancipatum,
Fœda labe maculatum
Nostrum genus nascitur.

(?) une Vierge qui vaincra le péché
Et qui exterminera le Serpent
Est aujourd'hui conçue.
Sed peccati Virgo victrix,
Et serpentis interfectrix,
Hodie concipitur.

C'est elle qui enfantera le Christ,
Elle qui sera le salut du monde:
Chantez déjà son triomphe.
Illa Christum paritura,
Undi salus est futura:
Jam triumphum canite.

L'énorme Dragon prépare ses coups;
Paraît la Vierge, il s'effondre, vaincu.
Terre et ciel, applaudissez!
Draco magnus parat ictus;
Surgit Virgo, cadet victus:
Terra, cæli, plaudite.

Tige de Jessé, fontaine scellée,
Jardin qui n'est ouvert qu'à Dieu seul,
Vous guérirez le monde.
Radix Jesse, fons signatus,
Soli Deo patens hortus,
Tu mundo medeberis.

Venez, Vierge toute belle,
Rose dépourvue de toute épine,
Venez recevoir la couronne.
Veni, Virgo speciosa,
Tota spinis carens rosa,
Veni, coronaberis.

Parée d'une infinité de dons,
Comme l'aurore vous précédez le soleil.
Priez pour nous sans relâche,
Portez secours à nos misères.
Mille donis tu decora,
Solempræis ut aurora:
Tu nobis semper ora,
Affer opemmiseris.

Nous sommes nés dans le péché,
Nous avons été blessés en Adam,
Nous sommes enclins au mal,
Effacez cette tâche originelle.
In peccatis sumus nati,
In Adamo vulnerati,
Et ad malum inclinati:
Dele labemsceleris.

Amen

___

Le bréviaire romain ne manque pas d'hymnes pour la fête de l'Immaculée Conception. Nous choisissons une prose du rite lyonnais (XVIIIème siècle). L'Église de Lyon, et la ville de Lyon, avec des illuminations qui se renouvellent chaque année depuis la proclamation du dogme, maintiennent un lien privilégié avec cette fête.

On le sent à l'entrain de cette prose, suite de 10 strophes, 8 de 3 vers, 2 de 4 vers. Nous gardons les strophes 4-5-6-9-10. À l'expression du dogme cette prose allie une spontanéité qui a quelque chose du chant populaire. Le premier vers apostrophe notre mère du premier Jardin avec une indignation familière: Eve, notre mère, qu'as-tu fait là! Quelle naïveté de te fier au Serpent! Regarde l'état dans lequel tu nous as mis!

Mais l'amertume n'a pas le temps de prendre le dessus, avec le hodie de la 4ème strophe: aujourd'hui est conçue une Vierge qui va réparer les dégâts: vaincre le péché, en exterminer la cause, le Serpent. Voilà ce que nous fêtons. Le dogme est là en germe. Les strophes suivantes en développent le comment: la mise au monde du Christ par laquelle on peut dire que la Vierge Mère sera le salut du monde.

Étonnante 6ème strophe: en trois vers elle met en scène le chapitre 12 de l'Apocalypse: la lutte à mort de la Femme et du Dragon. Vision cosmique: la terre et les cieux applaudissent. Les deux strophes suivantes brodent avec grâce sur les litanies de la Vierge. Viennent alors les deux dernières, enrichies d'un vers qui en fait des quatrains. C'est qu'il s'agit maintenant de prier Celle qui peut nous sauver. Nous savons certes que la victoire est acquise. Mais nous sommes encore en ce monde, victimes de la blessure que nous a infligée Adam, écho de l'Eve du premier vers. Vous qui êtes exempte de la faute qu'ils ont inoculée à toute l'humanité, effacez cette tache originelle (labemsceleris, la souillure de ce crime, les deux derniers mots sont très forts).

[2-3] Hymne de la Présentation de la Vierge au Temple

21 novembre

Issu du Protévangile de Jacques, parmi les apocryphes, cet épisode de l'enfance de Marie, fêté en Orient, devint fête obligatoire dans l'Église romaine en 1585, selon la volonté de Sixte V.

___

Ave, maris stella
(VIIIème siècle)

Salut, étoile de la mer,
Mère qui avez nourri Dieu,
Et pourtant restée toujours Vierge,
Bienheureuse porte du ciel.

En accueillant cet Ave
De la bouche de Gabriel,
Affermissez-nous dans la paix
En transformant le nom d'Eva.

Des pécheurs rompez les liens,
Aux aveugles donnez lumière,
Éloignez de nous tous les maux
Et obtenez-nous tous les biens.

Montrez que vous êtes une Mère:
Que par vous accueille les prières
Celui qui, fait homme pour nous,
Accepta de naître de vous.

Ô vous, la Vierge sans égale,
Vous, la Vierge douce entre toutes,
En nous délivrant du péché
Rendez-nous chastes et doux.

Assurez-nous une vie pure, Procurez-nous un chemin sûr
Afin que contemplant Jésus
Nous soyons toujours dans la joie.

___

Pour nous accorder à tant de représentations de la petite fille qui gravit les quinze marches extérieures du Temple, ses parents en contrebas, Zacharie le grand-prêtre tout en haut, choisissons l'hymne Ave maris stella. C'est celui des 1ères vêpres du "commun de la Vierge", offices prévus pour ses différentes fêtes au long de l'année liturgique.

Cette hymne semble très connue: la première strophe vient aux lèvres de tout fidèle. Mais au-delà? C'est un des plus anciens et beaux poèmes à la Vierge. Il date du VIIIème siècle. Qui est son auteur? On ne le sait pas vraiment. Une chose est sûre: c'était un poète. Ces quatrains d'hexasyllabes n'usent que de mots de deux syllabes. De là, du jeu des assonances et des correspondances internes cette impression de simplicité qui fait la grâce et la douceur de cette prière d'adoration et de supplication à la toute bonté de la Mère.

La 1ère strophe est une suite d'invocations, sur le mode litanique, mais bien antérieures aux litanies de la Vierge, que fit approuver le pape Sixte V en 1587. Porte du ciel, Mère toujours vierge, sont dans les litanies. Et l'on peut préférer Étoile de la mer à Étoile du matin. On est là dans la douce poésie aimante d'un saint Bernard, elle-même bel exemple d'une dévotion familière à la Vierge, trait essentiel du Moyen Âge chrétien.

La 2ème strophe reprend le premier mot de la précédente, pour rappeler son origine et surtout pour rappeler (de quand date-t-il?) le jeu anagrammatique Ave/Eva. Accueillant l'Ave de Gabriel, Marie devient la nouvelle Ève.

Avec la 4ème strophe nous sommes dans la prière. Marie est à jamais la Mère qui a nourri Dieu (rendons à alma son premier sens). Qu'elle soit aussi notre médiatrice auprès de son Fils. Il a accepté de naître d'elle, Il ne peut refuser les prières qu'elle lui présente.

5ème strophe: elle-même est un modèle de vie. Marcher à sa suite, c'est mener une vie pure, fouler le sûr chemin qui mène à son Fils. À sa suite le sens de notre vie sera d'atteindre la joie que nous donnera sa contemplation. Collætemur: dernier mot qui tranche sur les mots de deux syllabes. Il dit la joie, il dit aussi qu'elle sera partagée.

[2-4] Hymne pour la fête de l'Annonciation

25 mars 2020

Ave, gratia plena, réjouis-toi, comblée de grâce. Avec ces trois mots le mystère de la Rédemption entre dans l'histoire des hommes. C'est la fête de l'Annonciation.

___

Ô glorieuse Dame,
Élevée au-dessus des astres,
Celui qui t'a créée, tu veillas
À l'allaiter de ton chaste sein.
O gloriosa Domina,
Excelsa super sidera,
Qui te creavit, provide
Lactasti sacro ubere.

Ce que la triste Ève nous enleva,
Tu le rends par ton fruit maternel;
Afin que gagnent le ciel ceux qui pleurent
Tu donnes accès au paradis.
Quod Heva tristis abstulit,
Tu reddis almo germine:
Intrent ut astra flebiles
Cæli fenestra facta es.

Tu es la porte du Roi très haut,
Le seuil étincelant de lumière.
La vie nous est rendue par la Vierge:
Peuples rachetés, applaudissez!
Tu Regis alti janua
Et aula lucis fulgida:
Vitam datam per Virginem
Gentes redemptæ plaudite.

Gloire soit au Père, à l'Esprit
Consolateur, à ton Fils:
Ils t'ont enveloppée
Du merveilleux vêtement de la grâce.
Patri sit et Paraclito
Tuoque Nato gloria,
Qui veste te mirabili
Circumdederunt gratiæ.

Amen

___

De la prose lyonnaise de l'an dernier, revenons à un grand poète chrétien des temps mérovingiens, Venance Fortunat (530 – 609), qui fut évêque de Poitiers. Il suffit de citer les premiers mots de quelques hymnes, Vexilla Regis, Pange lingua, pour expliquer sa présence aujourd'hui encore dans la liturgie. C'est avec son admirable Salve festa dies que nous avons chanté Pâques l'an dernier.

L'hymne des laudes de l'Annonciation a subi quelques retouches plus ou moins heureuses: nous gardons le texte d'origine: quatre strophes (en comptant la doxologie) d'octosyllabes – nous sommes toujours dans la tradition de l'hymne ambrosienne.

Cette hymne est brève: le poète va à l'essentiel. Dès la première strophe, une exclamation de louange, justifiée par la part qui fut celle de la Vierge dans l'Incarnation. Marie n'est pas nommée, non plus que la Vierge, son titre c'est Domina, la Dame par excellence, devenue Notre Dame, que son Assomption a élevée dans les hauteurs du Ciel. Lactance, comme tant d'autres poètes après lui, souligne ce paradoxe unique d'un être créé qui met au monde et nourrit son Créateur. Le mystère de la Rédemption tient une de ses plus heureuses expressions dans ces deux vers.

La strophe suivante est elle aussi «classique»: à Eva elle oppose Ave, Abstulit, reddis l'une rend ce que l'autre a enlevé. Par là elle rouvre le Ciel fermé. Le texte ne recule pas devant l'image concrète: fenestra, à entendre comme accès, ouverture. Image un peu réductrice? Avec un bel élan lyrique, le poète lui donne son lustre: janua Regis, aula lucis: ces vers, deux fois quatre mots tout en a et en i, éclatent de lumière. Devant cette vision, plaudite, explosion de joie des peuples rachetés.

La doxologie n'a rien de figé, comme le plus souvent: elle est adaptée à la fête. Les trois Personnes sont là, mais en glissant tuo devant Nato elle rappelle que le Fils est aussi celui de celle que l'on fête aujourd'hui. Et surtout, finale magnifique, les trois Personnes ont enveloppé Marie du plus beau des vêtements: la grâce.

[2-5] Hymne pour Notre-Dame du Rosaire

7 octobre

Le Rosaire, c'est une triple couronne de roses offerte à Marie. La tradition en attribue l'origine à saint Dominique (1170-1221), qui l'aurait reçu de la Vierge elle-même. Sa fête fut instituée en reconnaissance pour la victoire de Lépante, le 7 octobre 1571, et étendue à l'Église universelle par Clément XI en 1716.

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Cælestis aulæ Nuntius
(1757)

Un Messager de la cour céleste,
Dévoilant les secrets divins,
Salue: «Pleine de grâce!»
La Vierge qui sera Mère de Dieu.
Cælestis aulæ Nuntius
Arcana pandens Numinis
Plenam salutat gratia
Dei parentemVirginem

La Vierge rend visite à la mère de Jean,
Dont elle est parente par le sang.
Jean, enclos en son sein, tressaille,
Annonçant ainsi que le Christ est présent.
Virgo propinquam sanguine
MatremJoannis visitat
Qui clausus alvo gestiens
Adesse Christum nuntiat

Le Verbe qui de toute éternité
Sortit de la pensée du Père,
Du sein de la Vierge sa Mère
Naît petit enfant mortel.
Verbum quod ante sæcula
E mente Patris prodiit
E matris alvo Virginis
Mortalis Infans nascitur

Le bébé est présenté au Temple.
L'Auteur de la Loi obéit à la loi.
Racheté au prix des pauvres,
Dès ce moment le Rédempteur s'immole.
Tempio puellus sistitur
Legique paret Legifer
Hic se Redemptor paupere
Prætio redemptus immolat

Celui qu'elle pleurait comme perdu
Bientôt toute joyeuse la Mère le retrouve.
Son Fils expliquait aux docteurs
Des choses qui leur étaient inconnues.
Quem jam dolebat perditum
Mox læta Mater invenit
Ignota doctis mentibus
EdisserentemFilium

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L'auteur de cette hymne est Fr. Thomas Ricchini (1695-1779), dominicain natif de Crémone, ami du pape Benoît XIV. Les trois chapelets successifs comportent autant d'Ave qu'il y a de psaumes: 150. Chacun d'eux est consacré à la méditation de cinq mystères, joyeux, douloureux, glorieux et, depuis saint Jean-Paul II, lumineux. Cette hymne célèbre les mystères joyeux. Cinq strophes d'octosyllabes.

Première strophe: l'Annonciation. Elle est évoquée en une phrase qui part du ciel, avec le Nuntius qui est l'archange Gabriel; la salutation est résumée en deux mots: Pleine de grâce. Suit l'affirmation que la Vierge devient ainsi la Mère de Dieu. Le 2ème vers est plus proprement relié à la notion de mystère: l'Ange révèle les secrets (arcana) de la volonté divine.

Deuxième strophe: la Visitation (visitat au 2nd vers). La rencontre entre les deux parentes donne lieu à l'essentiel: d'une certaine façon Jean commence sa mission de Précurseur en tressaillant dans le ventre de sa mère. Il annonce (nuntiat fournit une rime à visitat) que le Christ est bien là.

Troisième strophe: la Nativité. Le Verbe était déjà "né" du Père, engendré non pas créé, selon les mots du Credo, Dieu né de Dieu. Voici sa seconde naissance, du sein de la Vierge Mère, et cette fois mortalis Infans, c'est un bébé mortel. Le contraste de deux vers en deux vers est très bien ménagé.

Quatrième strophe: la Présentation au Temple. Ce mystère est bâti sur une double opposition: l'Auteur de la Loi se soumet à la loi; Celui qui vient nous racheter est lui-même racheté au prix des pauvres: l'offrande d'un couple de tourterelles.

Cinquième strophe: le Recouvrement de Jésus. La souffrance de Marie (dolebat) et sa joie (læta) préfigure le mystère du Calvaire et de la Résurrection. Les deux derniers esquissent un tableau, souvent traité, qui n'est pas sans grandeur par le choc entre ignota (des choses inconnues) et doctis (de savants docteurs), et par le verbe assez rare edisserere, expliquer à fond.

[2-6] Hymne pour la fête de saint Joseph

19 mars

À mi-parcours de notre marche vers Pâques, sage et bienveillant, Joseph nous offre l'encouragement de son exemple.

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Joseph! Que les troupes célestes te célèbrent,
Que te chantent tous les chœurs des chrétiens!
Ton mérite éclatant te valut la chaste alliance
Qui t'unit à l'auguste Vierge.
Te Joseph celebrent agmina cælitum,
Te cuncti resonent christiadum chori,
Qui clarus meritis junctus es inclytæ
Casto fœdere Virgini.

Lorsque tu vis gonfler le sein de ta fiancée,
Ton étonnement devint doute angoissant.
Un Ange vint t'avertir que l'enfant était conçu
D'un Souffle venu d'En-haut.
Almo cum tumidam germine conjugem
Admirans, dubio tangeris anxius,
Afflatu superi Flaminis Angelus
Conceptum puerum docet.

Le Seigneur né, tu le serres dans tes bras;
Avec lui tu fuis au lointain pays d'Égypte;
Perdu à Jérusalem, tu le cherches, tu le trouves,
Tes larmes coulent de joie.
Tu natum Dominum stringis, ad exteras
AEgypti profugum tu sequeris plagas;
Amissum Solymis quæris, et invenis,
Miscens gaudia fletibus.

Les autres c'est après leur mort qu'un sort heureux les consacre,
Que la palme de la gloire récompense leurs mérites;
Toi, ton sort est plus heureux: c'est vivant, égal à ceux d'En-haut,
Que Dieu présent fait ta joie.
Post mortem reliquos sors pia consecrat
Palmamque emeritos gloria suscipit:
Tu vivens, Superis par, frueris Deo,
Mira sorte beatior.

Trinité souveraine, exauce nos prières:
Par les mérites de Joseph accorde-nous de monter au ciel,
Afin qu'il nous soit permis de te chanter à jamais
Une hymne de merci.
Nobis, summa Trias, parce precantibus:
Da Joseph meritis sidera scandere,
Ut tandemliceat nos tibi perpetim
Gratum promere canticum.

Amen

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L'an passé, nous avions choisi l'hymne des matines. Cette année, célébrons Joseph avec l'hymne des vêpres de la vigile et du jour. Elle est de la fin du XVIIème siècle. On s'accorde le plus souvent sur le nom du frère Juan Escollar, sans autre renseignement. On est loin, dans le temps et dans la forme, de la tradition d'Ambroise. Si la strophe reste un quatrain, c'est de trois «alexandrins», suivis d'un octosyllabe – soit 44 syllabes contre 32 pour la strophe ambrosienne. Le latin perd ainsi la force qu'il tenait d'être ramassé. Il y gagne une souplesse, qui élargit l'évocation. Entre les deux formules, c'est une question de goût, sans oublier l'apport du chant. La traduction tente de s'adapter au mouvement.

Inspiration et construction sont simples. Les deux premiers vers invitent à la louange de Joseph, sur la terre comme au ciel. Pour la justifier, le mieux était d'évoquer la mission qui fut celle de ce «fils de David», «Chaste gardien de la Vierge», «Chef de la sainte Famille», pour reprendre les invocations des litanies. Et pour cela de tirer des Évangiles de Matthieu et de Luc les épisodes marquants de l'enfance de Jésus: visite de l'Ange qui avertit Joseph de la conception virginale de l'enfant, naissance, fuite en Égypte, recouvrement au Temple.

La mission de Joseph finit là: c'est assez pour justifier les louanges de l'hymne, récapitulées par une comparaison entre le sort du reste de l'humanité et celui de Joseph. Les autres, reliqui, tous les autres, quand ils ont mérité le sort des bienheureux, c'est après leur mort. Joseph, c'est vivant qu'il a eu Dieu avec lui, avec la mission d'en être le nourricier (Litanies).

Voilà une suite hymnique simple, propre à faire valoir les mérites de Joseph et fonder notre reconnaissance envers lui. Dans le détail, il y a des réussites proprement littéraires, dues en particulier à la chute resserrée du 4ème vers. Un exemple. Joseph retrouve Jésus au Temple. Drame intérieur en trois mots: miscens gaudia fletibus, larmes d'angoisse, pleurs de joie.

[2-7]Hymne pour la Nativité de saint Jean Baptiste

Mercredi 24 juin 2020

Il prêche dans le désert. Il baptise dans l'eau du Jourdain. C'est le dernier des prophètes. Le Précurseur. Celui qui, le jour venu, l'index dressé, dit: C'est Lui. Et l'Ancien Testament céde place au Nouveau.

Dès tes jeunes ans tu gagnes les grottes du désert
Pour fuir les attroupements de tes contemporains:
Tu ne veux pas qu'une parole légère
Puisse entacher ta vie.
Antra deserti teneris sub annis
Civium turmas fugiens petisti,
Ne levi posses maculare vitam
Crimine linguæ.

Le chameau fournit un rude vêtement
À tes membres sacrés, les brebis une ceinture,
La source de quoi boire, et comme nourriture
Du miel et des sauterelles.
Præbuit durum tegumen camelus
Artubus sacris, strophium bidentes,
Cui latex hausum, sociata pastum
Mella locustis.

Des prophètes tous les autres n'ont fait que chanter
De leur cœur inspiré la lumière à venir;
Toi de ton doigt tu montres Celui qui enlève
Le péché du monde.
Ceteri tantum cecinere Vatum
Corde præsago jubar affuturum;
Tu quidemmundi scelus auferentem
Indice prodis.

A travers l'immense étendue du monde
Personne ne naquit de plus saint que Jean:
Le mal de son temps, il eut mission de le laver
En le plongeant dans les eaux.
Non fuit vasti spatium per orbis
Sanctior quisquam genitus Joanne,
Qui nefas sæcli meruit lavantem
Tingere nymphis.

[Sit decus Patri, genitæque Proli,
Et tibi compar utriusque virtus
Spiritus semper, Deus unus, omni
Tempori ævo. Amen]

L'an passé, nous avions chanté la naissance de Jean-Baptiste avec l'hymne des vêpres de la vigile, dont la première strophe est à jamais célèbre pour avoir fourni les notes de la gamme: Ut queant laxis... Hymne due à Paul Diacre, moine du Mont-Cassin (720-790). Prenons aujourd'hui l'hymne des matines, constituée par les quatre strophes suivantes. Ces strophes n'ont rien d'ambrosien. Quatrains certes, mais de trois vers de 11 syllabes, suivis d'un vers de 5 syllabes. Les quatre premières strophes précédaient la naissance de l'enfant, racontant l'annonce de l'ange, le doute de Zacharie, qui en perdait la voix, et l'épisode de la Visitation.

Les quatre strophes de matines évoquent la mission de Jean, jusqu'au Baptême du Christ. Les précisions de temps et de lieux ne sont pas le souci de Paul Diacre. En poète, il tient à proposer des images qui frappent l'imagination. Première strophe: Jean tout enfant (sub teneris annis) fuit au désert. La mission qu'il porte, sans le savoir encore, ne peut s'accommoder de la vie en société et des dangers de la langue. Les lèvres d'un futur prophète doivent rester pures pour porter la Parole.

La strophe suivante dresse Jean en pied. Portrait de l'impressionnant personnage, tiré fidèlement de Matthieu (3, 4) et de Marc (1, 6). Rien n'y manque: le chameau qui fournit la tunique de poils, les brebis la ceinture, les abeilles le miel, et les sauterelles. Les mots choisis sont plutôt rares: bidentes, brebis qui a sa double rangée de dents, donc de deux ans; strophium pour la ceinture, mot grec, corde ou lacet de laine ou de cuir tressé. Mots justes mais qui ne vont pas sans une recherche de pittoresque.

C'est que Jean est unique. La strophe qui suit commence par ceteri. Tous les autres prophètes ont chanté la Lumière à venir (jubar est étonnant, c'est l'étoile du matin, puis l'éclat des corps célestes: on reste dans le registre poétique). Toi, tu quidem, forte opposition à ceteri, tu n'annonces pas seulement de la voix, tu montres du doigt, indice, comme au retable d'Issenheim, où l'index tendu désigne le Crucifié.

La quatrième strophe peut le proclamer: personne ne fut plus grand que Jean, dont le baptême dans l'eau du Jourdain annonçait le baptême dans l'Esprit, la fin de l'Ancien Testament et l'avènement du Salut.

[2-8]Hymne pour la fête des saints Apôtres Pierre et Paul

Lundi 29 juin

Parmi les grandes fêtes qui rendent plus éclatants les feux du solstice, voici celle des Apôtres Pierre et Paul, que l'Église n'a pas voulu séparer.

La toute belle lumière de l'éternité
Baigne de ses feux bienheureux le jour d'or
Qui couronne les princes des Apôtres
Et ouvre aux pécheurs le chemin du ciel.
Decora lux æternitatis auream
Diem beatis irrigavit ignibus,
Apostolorum quæ coronat Principes,
Reisque in astra liberam pandit viam.

Le Docteur du monde et le Portier du ciel,
Pères de Rome et arbitres des nations,
L'un par la mort du glaive, l'autre par celle de la croix,
Couronnés de lauriers prennent place au sénat éternel.
Mundi magister atque cæli Janitor,
Romæ parentes arbitrique gentium,
Per ensis ille hic per crucis victor necem
Vitæ senatum laureati possident.

Ô heureuse Rome, qui fut consacrée
Par le sang glorieux de ces deux princes,
Empourprée de leur sang, tu l'emportes
En beauté sur toute autre ville dans le monde.
O Roma felix, quæ duorum Principum
Es consecrata glorioso sanguine;
Horum cruore purpurata ceteras
Excellis orbis una pulchritudines.

Gloire éternelle, honneur, puissance
Et jubilation à la Trinité
Qui dans l'unité gouverne toutes choses
Tout au long des siècles et des siècles. Amen
Sit Trinitati sempiterna gloria,
Honor, potestas atque jubilatio
In unitate quæ gubernat omnia,
Per universa sæculorum sæcula. Amen

Cette hymne est très connue. On la trouvait dans les missels quotidiens et vespéraux de la première partie du siècle dernier. (Il faut bien préciser vespéraux, car c'est aux vêpres de la fête qu'on la chantait.) Elle y est généralement attribuée à Elpis, épouse de Boèce, philosophe et poète latin (480-524). Plus vraisemblablement elle est d'époque carolingienne et anonyme. Sous Urbain VIII, elle a subi la réécriture des ‘réviseurs'du bréviaire monastique, en 1632. Le plus souvent on y a beaucoup perdu, au moins en qualité de langue et en teneur poétique. Prenons néanmoins ce texte: c'est celui que chantaient nos pères depuis bientôt quatre siècles. Le texte original est écrit en trimètres ïambiques, un vers de trois pieds, chaque pied comptant quatre syllabes. Il en reste dans le texte revu des vers qui correspondent à nos alexandrins, non rimés.

La première strophe célèbre le jour de la fête, dies aurea. Ce n'est pas seulement la lumière d'un beau matin, de juin, c'est la lumière, lux, de l'éternité, puisque c'est le jour qui accorde la couronne du martyre aux deux Apôtres et qui, grâce à eux, rend libre la voie qui mène au ciel (in astra).

Il faut le tableau de cette entrée solennelle. D'abord les titres. Paul est Docteur du monde par ses lettres aux églises qu'il a fondées, Pierre est Portier du ciel: il a reçu les clés du royaume (Matthieu 16, 19). Ils sont les parentes Romæ: il faut entendre que ce sont eux qui sont à l'origine de la Rome chrétienne, la Ville éternelle du Siège apostolique. Par leur martyre. L'épée et la croix, instruments de leur supplice, reprennent l'iconographie traditionnelle. La couronne de lauriers est le symbole de leur victoire: voilà qu'ils ont place au vitæ senatum. Curieuse expression. Le sénat est l'assemblée suprême, mais n'a jamais désigné le séjour des élus. C'est en fait parce que nous sommes à Rome. Le poète christianise les réalités romaines par un effet de couleur locale, un peu naïf.

C'est que, troisième strophe, Rome a obtenu ce bonheur d'être baptisée dans le sang de Pierre et Paul. Double formulation avec les mots latins qui désignent le sang: sanguis, le sang qui fait sa fonction, consacre Rome; cruor, le sang versé par violence, lui donne un éclat incomparable. C'est à jamais la ville la plus belle du monde.

[3-1] Hymne des saints Anges gardiens

2 octobre

Le ciel est peuplé de créatures célestes, étagées en flamboyantes hiérarchies, des séraphins aux simples anges. Tout près de nous, depuis notre baptême, l'un d'eux est là pour nous aider à en tenir les promesses. C'est notre ange gardien.

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Custodes hominum psallimus Angelos

Nous chantons les Anges gardiens des hommes
Que le Père du ciel a donné en soutiens
À notre fragile nature, pour qu'elle résiste
Aux assauts de ses ennemis

Car depuis qu'est tombé l'ange félon,
Dépouillé à bon droit de ses honneurs,
Brûlant de jalousie il s'efforce de perdre
Ceux que Dieu appelle dans son ciel.

Ici, à toutes ailes, gardien vigilant!
Du pays qui t'est confié écarte
Les maux de l'âme et tout ce qui pourrait
Troubler le repos de ses habitants.

Louange à la Trinité sainte
Dont la volonté gouverne à jamais
Ce triple univers et dont la gloire
Étend son règne à tous les siècles.

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Espagnole d'origine, la fête des saints Anges gardiens fut étendue à toute l'Église par Clément X en 1670. Elle nous permet d'exprimer notre reconnaissance et notre vénération à l'invisible compagnon qui nous protège et nous défend.
L'hymne des IIèmes vêpres est attribué à saint Robert Bellarmin (1542-1621), cardinal en 1599, canonisé en 1930 et proclamé Docteur de l'Église l'année suivante. Elle est composée de quatre strophes de vers de 12 syllabes (nos alexandrins).

La première strophe définit la nature de la fête. Significatif est le mot qui l'ouvre: custodes. Il s'agit de chanter — le verbe choisi, psallere, est liturgique, c'est chanter en s'accompagnant du psaltérion, une sorte de cithare, et par là de psalmodier ou de chanter des psaumes — les Anges dans leur fonction de gardiens des hommes. Notre nature est faible, le Père le sait, du ciel Il détache une bonne puissance pour nous aider face à l'Ennemi.

Car l'Ennemi ne désarme pas. Seconde strophe. Il a trahi, il est puni, il brûle de jalousie, il n'a qu'une idée: détourner les âmes que Dieu appelle au ciel. Ce vigoureux portrait justifie pleinement la mission de l'Ange gardien.

Avec une belle vigueur, la troisième strophe fait appel à lui — c'est un ordre plus qu'une prière!: Vole jusqu'ici! Ici? Chez nous. Dans notre pays (patria). La croyance était alors bien établie que chaque nation avait son ange tutélaire — celui de la France était saint Michel — assurant une protection collective contre les épidémies, les guerres et autres troubles.

La traditionnelle doxologie s'adresse à la Trinité (nommée d'un mot inhabituel, Trias, triadis), dont l'éternelle mission est rappelée: gouverner l'univers, désigné par machina, autre mot inattendu, et pourvu de l'adjectif triplex. Que faut-il entendre par cette nouvelle occurrence du chiffre trois? Sans doute l'Église triomphante, les élus au ciel, l'Église militante, les fidèles sur terre, l'Église souffrante, les âmes encore au purgatoire. Jusqu'au jour où ces trois Églises n'en feront plus qu'une, dans laquelle les Anges n'auront plus à nous garder!

[4-1] Hymne pour la fête de tous les saints.

La fête de tous les saints, c'est l'éblouissante vision de l'Apocalypse: dans le ciel la foule sans nombre de ceux qui portent au front le sceau des serviteurs de Dieu: ils ont vécu selon les Béatitudes.

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Placare, Christe, servulis (IXème siècle)

Apôtres et Prophètes,
Auprès du Juge sévère
Aux pleurs sincères des coupables
Obtenez son indulgence.
Apostoli cum Vatibus
Apud severum Judicem,
Veris reorum fletibus
Exposcite indulgentiam.

Vous, Martyrs drapés de rouge,
Vous, vêtus de blanc en prix
De votre Confession, de notre exil
Rappelez-nous dans la vraie patrie.
Vos purpurati Martyres,
Vos candidati prarmio
Confessionis, exules
Vocate nos in patriam.

Chaste chœur des Vierges,
Et vous, que la vie au désert
A fait passer dans le ciel, acceptez-nous
Sur vos trônes célestes.
Chorea casta Virginum,
Et quos oremus incolas
Transmisit astris, cœlitum
Locate nos in sedibus.

Chassez le peuple impie
Des territoires de la foi,
Afin que nous devenions un seul troupeau
Sous la houlette d'un seul pasteur.
Auferte gentemperfidam
Credentium de finibus,
Ut unus omnes unicum
Ovile nos pastor regat.

Amen.

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Aux premières vêpres, on chante une hymne attribuée à Raban Maur (v. 784-856), théologien et homme de science, abbé de Fulda, archevêque de Mayence. Son œuvre poétique la plus célèbre est le chant du Veni Creator. L'hymne de cette fête comporte sept strophes d'octosyllabes. Nous proposons les strophes 3-4-5-6.

L'esprit de l'hymne est celui d'une prière à tous les saints du Ciel pour que nous, chrétiens encore dans le siècle, les rejoignions et que Église triomphante et Église militante ne soient qu'une seule et même Église. Les deux premières strophes font appel d'abord à la première en sainteté, la Vierge: c'est elle la mieux placée et la plus puissante auprès de son Fils et de Dieu lui-même, à qui elle a répondu: fiat. La deuxième strophe est adressée aux puissances célestes réparties en neuf cercles (gyros): on songe aux cercles de Dante.

Voici maintenant les Apôtres et les Prophètes, Nouveau et Ancien Testaments réunis. Le cadre est celui du Jugement. Le Juge est sévère. Qu'ils soient nos intercesseurs pour obtenir son indulgence, si les pleurs de notre repentir sont sincères.

Puis ce sont les Martyrs. Ils sont purpurati. On peut choisir le sens concret: empourprés de sang. On peut préférer la couleur liturgique qui leur revient, le rouge. D'autant plus que les suivent, vêtus d'une robe blanche, les Confesseurs de la foi. Il est à noter que la couleur liturgique de la Toussaint, lumière divine, triomphe de la vie, victoire et gloire, c'est le blanc. Celui de la Transfiguration. Eh bien, que ces frères aînés mettent fin à notre exil.

Maintenant le chœur des Vierges et celui des Anachorètes. Ceux-là, c'est le désert (eremus) qui les a fait monter jusqu'aux astres. Qu'ils nous y gardent une place.

Car nous sommes encore "sur le terrain". Et nous n'y sommes pas seuls. Il y a les troupes de l'Ennemi, la race impie, ceux que l'Évangile appelle les fils de ce monde. Qu'ils soient chassés des terres de foi. Et alors le vœu suprême sera accompli: un seul troupeau, un seul Pasteur.

[4-2] Saints innocents

Hymne pour la fête des Saints-Innocents

Les jours qui suivent Noël sont riches de grandes fêtes: Étienne, Jean, la Sainte Famille, Sainte Marie, Mère de Dieu. Choisissons celle des Saints-Innocents: de combien de petites victimes est-ce encore la fête aujourd'hui?

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Matines

Le tyran apprend avec angoisse
Qu'est arrivé le Roi des rois,
Qui doit gouverner Israël,
Tenir le sceptre de David.
Audit tyrannus anxius
Adesse regum Principem,
Qui nomen Isræl regat,
Teneatque David regiam.

La tête perdue, il s'écrie:
«Un successeur est là, je suis chassé:
Gardes! Allez! Tirez le fer:
Inondez les berceaux de sang.»
Exclamat amens nuntio:
«Successor instat, pellimur:
Satelles i, ferrum rape:
Perfunde cunas sanguine.»

Laudes

Salut à vous, fleurs des Martyrs,
Qu'au seuil même de votre vie
Faucha l'ennemi du Christ, comme
L'orage des roses à peine écloses.
Salvete, flores Martyrum,
Quos lucis ipso in limine
Christi insecutor sustulit,
Ceu turbo nascentes rosas!

Premières victimes du Christ,
Troupeau de jeunes immolés,
Devant l'autel, en toute innocence,
Palme et couronnes sont jeux pour vous.
Vos, prima Christi victima,
Grex immolatorum tener,
Aram ante ipsam simplices
Palma et coronis luditis.

Matine

À quoi sert un tel forfait?
Que gagne Hérode à ce crime?
Parmi tant de meurtres, seul
Le Christ échappe sans dommage
Quo proficit tantum nefas,
Quid crimen Herodemjuvat?
Unus tot inter funera
Impune Christus tollitur.

Audit tyrannus anxius…
Solvete, flores Martyrum…

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C'est Prudence que nous retrouvons. Riche de 52 strophes (208 vers), son hymne de l'Epiphanie, dans le Cathemerinon, fournit ample matière aux deux hymnes de notre fête, matines (3 strophes), laudes (2 strophes). Comment ne pas les conjoindre?

Prudence est bien servi: il dispose d'un récit et d'une scène d'horreur. Le récit est celui d'Hérode affolé par les Mages: le roi des Juifs est là (adesse), c'est le vrai, il tient sa royauté de David et vient gouverner Israël! Le vieux tyran en perd la tête. On l'entend: À moi! Je suis chassé! Les ordres pleuvent, une syllabe, deux, trois, i, rape, perfunde, et annoncent une scène de carnage. Elle occupe quatre strophes d'un réalisme typique de Prudence et son époque, avec des traits qui restent: le glaive est plus large que la gorge.

Sagement le Bréviaire évite ce barbarum spectaculum. Et à laudes la strophe qui reprend est d'une grâce apaisée. Salut, fleurs des Martyrs, roses naissantes fauchées par l'orage. La strophe suivante est plus gracieuse encore. Ne commettons pas d'erreur sur prima Christi victima. Le Christ ne fait pas des Innocents des victimes, mais les Innocents sont les premières victimes offertes au Christ. Le mot victima appartient en latin au vocabulaire religieux: (animal) offert en sacrifice. Mais la scène d'horreur est déjà loin: les voici, dans leur innocence (simplices), qui jouent au pied de l'autel avec les attributs de leur martyre, comme ont pu le faire tant d'enfants de chœur moins innocents.

La dernière strophe nous ramène aux matines. C'est un peu la morale de l'histoire. Tant de férocité pour rien. Le Christ seul échappe. Il est emporté (tollitur), déjà sur la route de l'Égypte. Et la suite de l'hymne de Prudence se lance dans une longue comparaison avec l'histoire de Moïse échappant au Pharaon. Nous retrouverons le vieux poète à Bethléem, avec les mages, manifestement inspiré par la fête de l'Épiphanie.

[4-3] Hymne pour la fête de saint Matthieu

21 septembre

Lévi, fils d'Alphée, était assis au bureau de péage. Jésus passe, le désigne du doigt: «Suis-moi!» Inoubliable tableau du Caravage. Matthieu, autre nom de Lévi, devient le huitième apôtre.

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Exsultet orbis gaudiis

Que l'univers tressaille de joie,
Que le ciel retentisse de louange:
C'est la gloire des Apôtres
Que célèbrent la terre et les astres.
Exultet orbis gaudiis
Cœlum resultat laudibus
Apostolorum gloriam
Tellus et astra concinunt

Ô vous, juges des siècles
Et véritables lumières du monde,
Nous vous adressons les vœux de nos cœurs:
Exaucez nos humbles prières.
Vos sæculorum Judices
Et vera mundi lumina
Votis precamur cordium
Audite voces supplicum

Vous qui d'un mot fermez les portes
Du ciel et en ouvrez les verrous,
Ordonnez que nous soyons délivrés
De notre péché, nous vous en prions.
Qui templa cœli clauditis
Serasque verbo solvitis
Nos a reatu noxios
Solvi jubete quæsumus

()

Ainsi lorsqu'au dernier jour reviendra
Le Christ pour juger le monde,
Qu'Il nous accorde de prendre part
À l'éternelle joie.
Ut cum redibit Arbiter
In fine Christus sæculi
Nos sempiterni gaudii
Concedat esse compotes

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Cette hymne des premières vêpres n'est pas propre à Matthieu: il la partage avec les autres Apôtres (et évangélistes, même si aujourd'hui on considère que Matthieu l'apôtre n'est le même homme que le rédacteur du premier évangile synoptique, qu'on appelle aussi Matthieu). D'auteur inconnu, elle remonte au moins au dixième siècle, comme l'atteste sa présence dans un hymnaire de l'abbaye de Moissac. Sa forme est la strophe ambrosienne, quatre vers de huit syllabes. Elle en compte six. Retenons les trois premières et la cinquième.

La première strophe ouvre l'hymne avec éclat en invitant la terre (orbis) à manifester sa joie et le ciel à résonner d'un chant de louange. Car il s'agit pour terre et ciel (reprise d'orbis et de cælum par deux autres mots synonymes, tellus et astra), de célébrer la gloire des Apôtres – de l'un des Apôtres.

La strophe suivante dit à quel point ils le méritent: après leur mission sur cette terre, ils continuent d'être nos guides depuis l'Église du ciel. Les titres que le poète leur accorde sont prestigieux: juges des siècles et lumières du monde. Les Apôtres sont les premiers et les plus puissants intercesseurs, aussi tout naturellement l'hymne devient prière.

La troisième strophe fait claire référence à deux passages de l'Évangile de Matthieu (16, 19; 18, 18): «Tout ce que vous lierez sur la terre se trouvera lié dans les cieux, et tout ce que vous délierez sur la terre sera délié dans le ciel.» Une parole aussi puissante appelait l'amplification d'une image: un mot suffit aux Apôtres pour fermer les espaces du ciel (templa cæli), un mot pour en ouvrir les verrous (solvere seras - sera est la barre de bois passée derrière la porte, notre mot serrure en vient). La prière reprend ses droits, avec le même verbe solvere: déliez-nous de nos péchés.

Le but final de l'intercession est notre sort au denier jour. La joie, qui est celle de ce jour, sur terre, qu'elle soit celle de toujours, au ciel.

[4-4] Hymne pour saint-Luc

18 octobre

Médecin d'Antioche, converti par saint Paul, Luc l'accompagna dans tous ses voyages apostoliques. Il put ainsi écrire Les Actes des Apôtres, et le troisième Évangile, dont on peut penser que les épisodes d'enfance viennent de confidences de la Vierge elle-même.

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Æterna Christi munera

Les dons éternels du Christ,
La gloire des Apôtres,
Leurs palmes, les hymnes qu'ils méritent,
Chantons-les le cœur en fête.
Æterna Christi munera,
Apostolorum gloriam,
Palmas et hymnos debitos
Lætis canamus mentibus.

Ils sont les princes des Églises,
Les chefs vainqueurs de la guerre,
Les soldats de la cour céleste,
Les vraies lumières du monde.
Ecclesiarum Principes,
Belli triumphales Duces,
Cœlestis aulæ milites,
Et vera mundi lumina.

La Foi ardente des saints,
L'Espérance sans faille des croyants,
La Charité parfaite du Christ
Écrasent le prince de ce monde.
Devota sanctorum fides,
Invicta spes credentium,
Perfecta Christi caritas
Mundi tyrannum conterit.

En eux la gloire du Père,
En eux le triomphe du Fils,
En eux la volonté de l'Esprit -
Et le ciel est rempli de joie.
In his Paterna gloria,
In his triumphat Filius,
In his voluntas Spiritus,
Cœlum repletur gaudio.

Amen

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Hymne de matines du commun des apôtres

Cette hymne est chantée aux matines du commun des Apôtres ou des Évangélistes, ce qui est le cas de Luc et de Marc. Les premiers mots en sont célèbres, car ils ont donné le titre d'une messe très connue de Palestrina (1590). Le texte est anonyme. Les quatrains d'octosyllabes invitent à penser à un poète ambrosien sinon à saint Ambroise lui-même.

Matines. Le jour se lève. Et ce jour est un jour de joie, marqué par la fête d'un évangéliste, compagnon de Paul, à qui nous devons la foi qui est la nôtre. Aussitôt donc invitation à chanter (canamus). Ce qu'il faut chanter précède l'invitation: les dons du Christ que sont Apôtres et Évangélistes, leur gloire maintenant dans le ciel, figurée par les palmes, les hymnes qui leur sont dues. Et celle-ci même en fait partie!

La strophe suivante énumère leurs "titres". Princes des Églises. Le pluriel de ce dernier mot ne doit pas étonner: il s'agit des Églises qu'ils ont fondées de leur vivant dans les pays qu'ils ont évangélisés. Deux titres plus "militaires": ils ont fait partie - comme nous aujourd'hui - de l'Église militante; ils ont mené le combat; ils l'ont gagné. Maintenant ils restent "mobilisés", soldats de la cour céleste. Ce sont eux les véritables lumières du monde (vera mundi lumina).

La strophe suivante chante ce que nous devons aux Apôtres ou Évangélistes: les trois vertus théologales: la Foi, l'Espérance, la Charité. Et l'effet de ces trois vertus est saisissant: elles broient, elles écrasent le prince de ce monde (conterere).

La quatrième strophe est bâtie sur la répétition des mêmes mots en tête de chaque vers: in his. C'est une anaphore, qui produit un effet d'insistance. En eux, en ces Apôtres ou Évangélistes la Trinité trouve ce qui est dû à chaque personne. Et la joie règne dans le Ciel, du lætis mentibus de la première strophe à ce dernier vers: cœlum repletur gaudio. Ce qui convient très bien à Luc dont l'Évangile et le récit de l'Église naissante sont sous le signe de la lumière et de la joie.

[4-5]Hymne pour la fête de saint Benoît

Samedi 11 juillet

Le 11 juillet, jour de la translation des reliques de saint Benoît à l'abbaye de Fleury, devenue Saint-Benoît-sur-Loire, est une solennité chez les bénédictins.

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Perle précieuse du Roi des cieux,
Règle pour les justes, voie pour les moines,
Arrache-nous, ô Benoît, à la boue
De ce monde immonde.
Gemma cælestis pretiosa Regis,
Norma justorum, via monachorum,
Nos ab immundi, Benedicte, mundi
Subtrahe cæno.

Le cœur fixé au ciel, tu méprises la terre;
De tes parents tu fais tes héritiers;
Vase que comble Dieu, tu as mérité
De réparer le tamis brisé.
Tu solum spernens, cor in astra figens,
Cogis hæredes fieri parentes;
Vas Deo plenum, reparare fractum
Promeruisti.

Grand ermite aux membres chétifs,
Tu résistes à l'âge, tu maîtrises le travail,
Tu vis avec ardeur les débuts rigoureux
De la vie d'ermite.
Magnus in parvis eremita membris,
Vincis ætatem, superas laborem;
Arcta districtæ rudimenta vitæ
Fervidus imples.

Un jeune homme est écrasé par la chute d'un mur.
A peine as-tu prié que tu l'as ressuscité:
L'âme est rendue à la chair, et la chair
Recouvre la santé.
Strage saxorum puerum sepultum,
Mox ut orasti, prece suscitasti,
Sensus hinc carni, caro sanitati
Redditur æque.

Sous l'aspect d'une douce colombe,
Tu mérites de voir l'âme de ta sœur pure de tout mal
Prendre place dans les hauteurs
Du ciel étoilé.
Jure sub blandæ specie columbæ,
Nesciam fellis animam sororis
Summa stellati penetrare cæli
Culmina cernis.

Tu remportes toi aussi un triomphe éclatant;
Le monde vaincu, tu gagnes le ciel.
Des tentures jonchent le chemin qu'illumine
Une lumière rayonnante.
Ipse post clarum referens triumphum,
Celsa devicto petis astra mundo;
Luce flammantem radiante callem
Pallia sternunt.

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Au bréviaire bénédictin ne manquent pas les hymnes à saint Benoît. Nous prenons celle des premières vêpres. Elle fut écrite par saint Pierre Damien (1007-1072), moine puis évêque d'Ostie, enfin cardinal: sa science et ses travaux lui valurent le titre de Docteur de l'Église. Loin du modèle ambrosien, ces quatrains comportent 3 vers de 11 syllabes pour se clore sur un vers de 5 syllabes.

Le choix du poète est évident: évoquer saint Benoît par quelques étapes décisives de sa vie et quelques faits miraculeux qui en manifestent la sainteté. À l'époque où compose Pierre Damien – vers 1050 – il dispose de la Vie de saint Benoît écrite par Grégoire le Grand (540-604), peu de temps après la mort de Benoît (543). Comme dans les hagiographies d'alors, elle consiste plutôt en ‘fioretti'. À la même époque que cette hymne, ces fioretti faisaient le bonheur des miniaturistes. Au milieu du XIIIème siècle, Jacques de Voragine leur fera belle place dans la Légende dorée.

La première strophe est une prière. Elle rappelle que Benoît est l'auteur de la Règle (via monachorum). Que cette Règle nous détache de la boue du monde (ce sont des moines qui chantent). La strophe suivante évoque sa jeunesse: il quitte ses parents en leur abandonnant les biens auxquels il pouvait prétendre et accomplit son premier miracle. Sa nourrice qui l'a suivi casse un tamis: le jeune Benoît qui lui-même est un vase fait pour contenir Dieu le répare aussitôt.

Suit un portrait: il est frêle, mais résistant et s'accommode très bien des austères débuts de la vie érémitique. Abbé du monastère qu'il a fondé, il accomplit un miracle d'une autre ampleur: il ressuscite un jeune ouvrier écrasé par la chute d'un mur, évidemment provoquée par le diable. Puis la mort de sa sœur, sainte Scholastique, permet au poète de souligner son don de vision: il voit son âme filer comme une étoile au ciel et y prendre place. Lui-même ne pouvait finir sans un moindre miracle. Deux moines, loin l'un de l'autre, ont vu saint Benoît monter au ciel en une véritable assomption, au long d'un chemin jonchéde tentures et tapisseries, comme l'entrée du Christ à Jérusalem.

Règle sévère, anecdotes souriantes. N'est-ce pas un peu l'esprit bénédictin?

[4-6] Hymne pour sainte Thérèse d'Avila

15 octobre

Le 15 octobre 1582 mourut à Alba de Tormes Teresa de Jesus, carmélite. C'est Thérèse d'Avila, canonisée en 1622, première femme (avec Catherine de Sienne) docteur de l'Église (1970).

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Regis superni Nuntia

Messagère du Roi d'En-haut,
Tu quittes la maison paternelle.
Aux peuples barbares tu voudrais donner,
Ô Thérèse, le Christ ou ton sang.
Regis superni nuntia,
Domum paternam deseris,
Terris Teresa barbaris
Christum datura, aut sanguinem

Mais une mort plus suave t'attend,
Un tourment plus doux te réclame.
Le trait de l'amour divin te frappe
Et tu mourras de sa blessure.
Sed te manet suavior
Mors, pœna poscit dulcior:
Divini amoris cuspide
In vulnus icta concides.

Ô victime de la charité,
Fais brûler nos cœurs de ton feu
Et ceux qui mettent en toi leur confiance
Préserve-les du feu de l'enfer.
O caritatis victima!
Tu corda nostra concrema,
Tibique gentes créditas
Arerai ab igne libera.

Louange au Père et au Fils
Et à l'Esprit Paraclet,
Et à toi, Trinité sainte,
Maintenant et pour tous les siècles.
Sit laus Patri cum Filio,
Et spiritu Paraclito,
Tibique sancta Trinitas,
Nunc, et per omne seculum.

Amen

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Cette hymne est attribuée au pape Urbain VIII (1568-1644). Date vraisemblable: 1632, dix ans après la canonisation de sainte Thérèse, pour l'entrée de sa fête dans le missel romain. Elle est composée de quatre strophes d'octosyllabes. Son contenu pourra paraître bien maigre en comparaison de l'inépuisable activité réformatrice de Thérèse et de l'insondable richesse de sa vie contemplative. Mais ce texte date de 1632 – cinquante ans après sa mort. On était loin d'avoir pris la mesure de la place que tient aujourd'hui la sainte dans l'Église.
La première strophe fait allusion à un épisode d'adolescence. Enflammée – déjà! – par le récit des vies de saints, de préférence la vie de missionnaires héroïques, Thérèse entreprend d'aller chercher le martyre en terre barbare, entendons barbaresque, les pays musulmans d'Afrique du Nord. Elle gagne son frère Rodrigue à son projet, qui implique une fugue. Le frère et la sœur sont arrêtés à quelques pas de leur maison. Au moins l'épisode et la strophe disent clairement la détermination de la future carmélite: ou le Christ ou la mort.

La strophe suivante passe d'un bond à un autre épisode, très connu celui-là, qu'on appelle la transverbération de Thérèse. Elle en a fait le récit elle-même. La mort qu'elle cherchait, c'est un ange qui la lui apporte, plongeant dans sa poitrine une épée enflammée - puissante image de l'extase mystique qu'elle vit à répétition dans son amour pour le Christ. On ne peut lire cette strophe sans avoir devant les yeux la célèbre statue du Bernin à Rome, 1652, vingt après cette hymne.

Il est temps alors de passer à la prière. Que la "victime de la Charité" (cette formule serait à commenter sans fin) nous associe au feu qui la brûle et garde ceux qui s'en remettent à elle d'un autre feu, celui de l'enfer, que le pape désigne avec le nom de la mythologie romaine, l'Averne.

Suit la doxologie, on ne peut plus classique, sous la plume d'un pape.

[4-7] Hymne pour saint Martin et pour les confesseurs

11 novembre

Martin (v. 316 - 397), soldat romain d'origine hongroise. Et pourtant le plus "français" des saints, si l'on s'en rapporte au nombre de villages et d'églises dont il est le patron. C'est l'apôtre des campagnes gallo-romaines.

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Iste Confessor Domini sacratus

Ce Confesseur consacré au Seigneur
Dont partout le peuple célèbre la fête,
Voici qu'il a mérité la joie d'accéder
Aux mystères du ciel.
Iste Confessor Domini sacratus,
Festa plebs cujus celebrat per orbem,
Hodie lætus meruit secreta
Scandere cæli.

Il fut pieux, sage, humble, vertueux,
Il fut maître de lui, chaste et paisible,
Aussi longtemps que la vie d'ici-bas anima
Les membres de son corps.
Qui pius, prudens, humilis, pudicus,
Sobrius, castus fuit, et quietus,
Vita dum præsens vegetavit eius
Corporis artus.

Aux abords de son saint tombeau, souvent,
Des organismes abattus, quelque maladie
Qui les accable, sont soudainement
Rendus à la santé.
Ad sacrum cujus tumulum frequenter,
Membra languentum modo sanitati,
Quolibet morbo fuerunt gravata,
Restituuntur.

Aussi en son honneur notre chœur en ce jour
Chante cette hymne avec allégresse:
Que par ses pieux mérites il nous vienne en aide
Tout au long de nos jours.
Unde nunc noster chorus in honorem
Ipsius, hymnum canit hunc libenter,
Ut piis ejus meritis juvemur
Omne per ævum.

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Saint Martin n'a pas d'hymne propre. C'est l'hymne que partagent entre eux les Confesseurs. Mais comme saint Martin est le premier Confesseur qu'aient fêté les Églises d'Occident, l'hymne composé pour lui, au VIIIème siècle, valut ensuite pour ses successeurs. Comme nombre d'autres, elle fut retouchée en 1632, en vertu de la réforme voulue par le pape Urbain VIII. Nous gardons le texte original, plus adapté à saint Martin, en particulier dans la 3ème strophe. L'hymne se compose de 5 strophes de 4 vers, 3 vers de 11 syllabes, un vers de 5.

La première strophe prend en compte la solennité de la fête. Le mot Confesseur surgit aussitôt (Confessor Domini) pour définir la sainteté de Martin. Rappelons qu'un confesseur de la foi est un chrétien qui a proclamé sa foi publiquement, au péril de sa vie, mais sans avoir à la donner, comme le martyr. L'Église universelle (per orbem) marque le jour où des combats de la terre Martin est monté (scandere) jusqu'aux mystères du ciel.

Il avait toutes les qualités: il ne faut pas moins de cinq adjectifs pour les décliner. Très voisines les unes des autres, elles ne facilitent pas la tâche du traducteur. Retenons que ses vertus humaines, à l'épreuve de sa vie entière, témoignent de sa sainteté.

La troisième strophe, modifiée en 1632, s'applique à saint Martin par la référence à son tombeau, au monastère de Marmoutier, aux portes de Tours, dont Grégoire de Tours, qui lui succéda, atteste qu'il était le lieu de nombreux miracles.

Voilà donc justifiée l'hymne que nous chantons, libenter, en y mettant tout notre cœur. Elle honore saint Martin, tout en le priant de continuer à nous assister dans notre vie et tout au long des siècles.

[4-8] Hymne pour la fête de Sainte Agnès

mardi 21 janvier

Agnès. D'elle une chose est sûre: sa foi au Christ lui valut la mort. On n'en sait pas beaucoup plus, mais son beau nom grec suffit: elle est sans tache.

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Jésus, couronne des Vierges,
Conçu de la seule mère
Qui resta toujours Vierge,
Accueille notre prière avec clémence.
Jesu, corona Virginum,
Quem Mater illa concipit
Quæ sola Virgo parturit,
Hæc vota clemens accipe.

Toi qui pais entre les lis,
Entouré de chœurs virginaux,
Epoux rayonnant de gloire
Tu récompenses tes épouses.
Qui pascis inter lilia,
Septus choreis Virginum,
Sponsus decorus gloria,
Sponsisque reddens præmia.

Là où tu t'avances, les Vierges
Te suivent, elles chantent
Teslouanges, se pressent sur tes pas
Sur les accords de douces hymnes.
Quocumque pergis, Virgines
Sequuntur, atque laudibus
Post te canentes cursitant,
Hymnosque dulces personant.

Nous t'en prions et supplions:
Accorde à nos sens
D'être entièrement à l'abri
Des blessures de la corruption.
Te deprecamur supplices:
Nostris ut addas sensibus
Nescire prorsus omnia
Corruptionis vulnera.

Puissance, honneur, louange, gloire
A Dieu le Père avec le Fils
En même temps qu'à l'Esprit Paraclet
Dans les siècles des siècles.
Virtus, honor, laus, gloria
Deo Patri cum Filio,
Sancto simul Paraclito
In sæculorum sæcula.

Amen

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Sainte Agnès, vierge et martyre. À vrai dire on sait peu de choses d'elle. Et pourtant, du IIIème siècle à La Légende dorée, elle jouit d'une abondante littérature hagiographique. Paradoxe sans mystère: moins on sait, plus on brode. Pour s'émerveiller et s'attendrir. Et cette petite victime de Dioclétien (303-304) le mérite bien. Elle avait 12 ou 13 ans. Elle n'a pas d'hymne «personnelle». C'est l'hymne du commun des Vierges et martyres que l'on chante pour elle et ses sœurs qui, depuis la fin du Vème siècle, l'accompagnent au Canon de la messe (aujourd'hui première prière eucharistique): Félicité, Perpétue, Agathe, Lucie, Cécile, Anastasie, et on peut ajouter notre Blandine, et Eulalie, que chante le premier texte de la littérature française.

Cette hymne est très ancienne: saint Ambroise ou son école. Au premier abord elle peut déconcerter. D'abord, les Vierges n'y tiennent qu'une place secondaire. Ensuite, les strophes ne vont pas sans mièvrerie. Faisons justice de ces reproches par une juste lecture.

Si Jésus (et sa Mère, dès l'ouverture, la Vierge des vierges) tient la place principale, c'est en plein accord avec le vrai sens de la virginité. Une vierge est celle qui épouse le Christ, à l'exclusion de tout autre attachement sur cette terre. Elle lui voue sa vie et, martyre, elle accepte de mourir pour lui. Aussi le Christ est-il sa «récompense». Elle est au premier rang dans le chœur céleste qui l'entoure.
Mièvrerie? L'«admiration historique» (Renan) nous apprend que ces images expriment le goût d'une époque. Les fresques sommaires des catacombes en sont de bons exemples. Mais surtout ces images sont tirées des livres de l'Écriture: Isaïe, le Cantique des cantiques, le livre de la Sagesse etc. Elles font donc partie de notre patrimoine religieux.

La quatrième strophe abandonne ce langage fleuri pour une prière plus réaliste: s'il s'agit d'imiter ces modèles de pureté, ce sont nos sens qu'il faut protéger de la corruption.

[4-9]Hymne pour la fête de Jeanne d'Arc

Au Propre de France, le 30 mai, jour anniversaire du bûcher de Rouen, l'Église fête Jeanne, patronne secondaire de la France.

Salut, Vierge de cœur viril,
Salut, Patronne de la France!
Subissant ton atroce supplice,
Tu rappelles l'image du Christ.
Salve virilis pectoris
Virgo, Patrona Galliæ!
Tormenta dira sustinens,
Christi refers imaginem.

Écoutant tes voix célestes,
Remplie de la lumière de Jésus,
Tu révèles les destinées de la patrie:
Les juges se taisent et tremblent.
Voces supernas audiens,
Jesu repleta lumine,
Dum facta pandis patriæ,
Silent paventque judices.

Enveloppée de flammes tu cries:
Jésus! Tenant la croix serrée
Etroitement, à Jésus tu t'envoles
Comme une colombe toute pure.
Oppressa flammis clamitas
Jesum, crucemque fortiter
Amplexa, ad Ipsum, simplicis
Instar columbæ, pervolas.

Admise parmi les chœurs bienheureux
Des Vierges, viens en aide à ceux de ton pays:
Que par ton intercession la couronne de gloire
Soit accordée à chacun d'eux.
Choris beatis Virginum
Adscripta, cives adjuva:
Te deprecante, singulis
Detur corona gloriæ.

La solennité liturgique du 30 mai s'est élaborée entre la béatification (1909) et la canonisation, le 16 mai 1920, par le pape Benoît XVI. Les meilleures plumes cléricales de l'heure se mirent à l'œuvre. Il en résulte, entre autres, quatre hymnes, des premières aux secondes vêpres, en passant par matines et laudes. Les trois premières retracent ce qu'on peut appeler l'épopée de Jeanne. Nous choisissons la quatrième qui en est l'aboutissement: proclamation de sa sainteté, invocation à son saint patronage. L'auteur est inconnu, mais ce peut être le chanoine Irénée Mauri. Cinq strophes (avec la doxologie).

Les deux premiers vers sont un salut à Jeanne (Salve…), qui conjoint trois de ses ‘titres': Vierge, héroïne (virilis pectoris), Patronne de la France. Il en manque un? Oui! Vierge et martyre à 19 ans. Les deux vers suivants sont là pour le dire avec force. Tormenta dira: l'adjectif dira, issu de la langue religieuse, est le plus fort qui soit en latin pour dénoncer l'abominable. Et surtout le supplice de Jeanne la configure à celui de la croix. Imaginem glisse l'idée de l'imitation suprême de Jésus-Christ.

La seconde strophe célèbre la Vierge inspirée: elle révèle le destin de notre nation, et les juges, si faux soient-ils, ne peuvent pas ne pas sentir passer le souffle prophétique: terreur et silence.
Et puis voici la mort. Nous avons vu les images, la croix serrée sur la poitrine; nous avons entendu le cri: Jésus! Nous accompagnons l'envol, avec l'heureuse comparaison de la colombe innocente. Le poète ne force pas sur le pathétique, et sa sobriété est d'autant plus forte.

Jeanne est admise dans les chœurs célestes des Vierges. Elle peut désormais entendre nos prières, à nous, cives, dit le poète, ses “pays”. Que ses immenses mérites nous assurent à nous aussi la couronne de gloire.

[5-1] Hymne pour la fête de la Conversion de saint Paul

samedi 25 janvier

Un persécuteur ardent des premiers chrétiens chemine sur la route de Damas. Il s'appelle Saul. Un éclair fulgurant: le voici à terre, aveugle. Désormais il s'appellera Paul. Il sera l'Apôtre des nations.

___

L'éternité a répandu sa belle lumière:
De ses feux bienheureux elle baigne le jour d'or
Qui couronne les Princes des Apôtres,
Ouvrant aux pécheurs le chemin du ciel.
Decora lux æternitatis, auream
Diem beatis irrigavit ignibus,
Apostolorum quæ coronat Principes,
Reisque in astra liberam pandit viam.

()

Paul, Docteur suprême, apprends-nous à vivre,
Entraîne nos cœurs au ciel avec toi,
Jusqu'à ce que notre foi voilée contemple la lumière
Et qu'à l'égal du soleil règne la seule charité.
Egregie Doctor Paule, mores instrue,
Et nostra tecum pectora in cœlum trahe,
Velata dum meridiem cernat fides,
Et solis instar sola regnet caritas.

Gloire éternelle, honneur, puissance
Et jubilation à la Trinité
Qui dans l'Unité gouverne toutes choses
Tout au long des siècles et des siècles.
Sit Trinitati sempiterna gloria,
Honor, potestas, atque jubilatio,
In unitate, quæ gubernat omnia,
Per universa æternitatis sæcula. Amen

Amen

___

L'hymne que l'on chante aux premières vêpres, puis aux matines, surprend: elle ne compte qu'une strophe. Comment expliquer cette brièveté? On sait que le 29 juin l'Église fête conjointement les apôtres Pierre et Paul. Pour cette fête au sommet dans le cycle sanctoral existe une hymne vénérable: on l'attribue à une certaine Elpis, épouse de Boèce, philosophe et poète latin (480-524). Elle compte six strophes, communes aux deux apôtres, que leur martyr à Rome rend inséparables. Toutefois la 4ème revient à Pierre et la 5ème à Paul. Or c'est cette strophe-là qui constitue l'hymne de la Conversion. C'est un peu court! Adjoignons-lui la très belle première strophe du 29 juin, et ajoutons la doxologie.

Autre surprise: les vers sont de 12 syllabes, comme nos alexandrins. Ce qui leur donne un mouvement beaucoup plus sinueux que l'octosyllabe de la strophe ambrosienne.

Commune aux deux saints, la 1ère strophe est toute lumière. La clarté du soleil ne suffit pas à ce jour. Il lui faut la lumière qui sera celle de l'éternité: c'est le Jour qui met en œuvre le salut opéré par le Christ. Saint Paul annonce qu'il est pour tous les hommes, de toutes nations et de tous temps. Saint Pierre leur ouvre la porte du Ciel: il en a les clés en main.

La strophe consacrée à Paul n'évoque pas précisément sa «conversion». Mais le mot Doctor, avec majuscule, signifie qu'il lui est revenu de révéler ce qu'il appelle lui-même le «mystère» (Lettre aux Ephésiens, 2ème lecture de la solennité de l'Epiphanie): «Ce mystère, c'est que toutes les nations sont associées au même héritage, au même corps, au partage de la même promesse, dans le Christ Jésus, par l'annonce de l'Évangile.»Comment ne pas appeler Doctor l'auteur d'une telle révélation? Il n'est plus qu'à s'en remettre à lui jusqu'à ce que notre foi, encore voilée, perçoive la pleine lumière.

Achevons sur le répons au verset qui suit l'hymne: Prædicator veritatis in universo mundo. Paul a prêché la vérité dans le monde entier.

[5-2] Hymne pour la fête de la Chaire de saint Pierre

samedi 22 février

La fête de la Chaire de saint Pierre, c'est la fête du fondement suprême de l'Église, dont le symbole est le Saint-Siège, en la basilique Saint-Pierre à Rome.

___

Pierre, tout ce que tu auras lié sur terre
Sera lié dans le royaume des Cieux;
Et tout ce qu'aura dénoué le pouvoir qui t'est remis ici-bas
Sera dénoué jusque dans les hauteurs du Ciel.
Quodcumque in orbe nexibus revinxeris,
Erit revinctum, Petre, in arce siderum;
Et quod resolvit hic potestas tradita,
Erit solutum cæli in alto vertice:
In fine mundi judicabis sæculum.

()

Pierre, bienheureux pasteur, accueille en ta bonté
Les voix de ceux qui te prient, et les liens des pécheurs
Dénoue-les d'un mot, toi à qui fut remis le pouvoir
D'ouvrir le ciel sur terre et de fermer ce qui est ouvert.
Beate pastor Petre clemens accipe
Voces precantum, criminumque vincula
Verbo resolve, cui potestas tradita
Aperire terris cælum, apertum claudere.

Au Père soit gloire dans le temps à jamais;
A toi, chantons des louanges éclatantes,
Ô Fils éternel; à toi, Esprit suprême,
Honneur et gloire. Que sans cesse
Soit louée la sainte Trinité dans tous les siècles.
Sit Trinitati sempiterna gloria,
Honor, potestas, atque jubilatio,
In unitate, quæ gubernat omnia,
Per universa æternitatis sæcula.

Amen

___

La Chaire de saint Pierre. Le nom de cette fête peut déconcerter. Chaire et chaise sont jumelles, filles du même mot latin, hérité du grec, cathedra, la cathèdre, le siège de l'évêque en sa cathédrale, d'où il enseignait, symbole de l'autorité qu'il tient d'être successeur des apôtres. La chaire par excellence est celle du prince des apôtres, Pierre, à qui Jésus a confié son Église.

Deux hymnes chantent cette haute mission. Difficile de préciser de qui elles sont: disons d'origine franciscaine, au milieu du XVIIème siècle. La première se chante aux vêpres de la veille, la seconde aux laudes du jour. On est loin de la strophe ambrosienne. Le vers est notre alexandrin, non rimé. Nous prenons la 1ère strophe des vêpres, la 1ère des laudes et la doxologie.

La primauté de Pierre trouve sa définitive expression dans quelques versets magnifiques de saint Matthieu, propres à lui seul, 16, 18-19, qui tiennent une grande place dans la théologie de l'Église. Leur force tient à la puissance de figuration de leurs images. La première est un jeu de mot de Jésus sur képha, le roc en araméen. «Tu t'appelles Roc et sur ce roc» La seconde est le symbole des clés: «Je te donnerai les clés du royaume des Cieux» C'est l'attribut iconographique le plus connu de Pierre. Le troisième est le symbole des liens, retenu par l'hymne.

La strophe attaque sur le quodcumque, tout ce que, qui ouvre aussi la phrase de Jésus dans le texte latin de la Vulgate. Le seul ajout est le 5è vers: Pierre sera, avec le Christ, le juge de l'univers.

Aux laudes revient la même image, mais précédée d'une formule de prière. L'adresse à Pierre est bienveillante, beate, pastor, clemens. Comment pourrait-il refuser d'entendre les voix de ceux qui le prient avec autant de prévenance? Il lui suffit d'un mot – verbo – pour faire jouer les clés dans un sens ou dans l'autre, aperire, claudere.

Ces deux strophes, qui constituent l'essentiel des deux hymnes, n'ont pas le privilège de l'invention poétique. Elles se recommandent par leur fidélité à la lettre évangélique. C'est elle qui fournit images et formules qui ont traversé les siècles. Il n'y avait rien à ajouter!

[5-3] Fête de la Dédicace

9 juillet

Le 15 juin, deux mois après le terrible incendie, Mgr Aupetit a célébré la première messe à la cathédrale Notre-Dame.

C'était la fête de la Dédicace de la cathédrale, son baptême pour ainsi dire, qui lui confère sa vocation depuis le XIIème siècle. Et Mgr Aupetit en a profité pour faire une leçon magistrale sur le propre de cette vocation. C'est le culte qui fonde la culture. Sans le culte la culture est inculture.

Dans le missel de rite lyonnais, Missale sanctæ Lugdunensis Ecclesiæ, Primæ Galliarum sedis, avec adresse au clergé lyonnais de l'évêque d'alors, Mgr Antoine de Malvin de Montazet (1713-1788), on trouve au 9 juillet la fête de la Consécration de l'Autel majeur de la cathédrale. Je ne sais si elle se célèbre encore. Mais cette fête comporte une prose (entre alleluia et évangile) qu'il est bon de relire à la lumière de ces événements.

___

Comment? Le Créateur des cieux
Et le Roi de toute-puissance
Revendique ce séjour?
Il se fait proche de nous,
Vient habiter en ces murs?

Si les hauteurs célestes
Ne peuvent le contenir,
Combien moins ces murailles
Pourront l'environner
Sous les voûtes où il demeure?

Ô quelle sainteté
Faut-il en ces palais!
O quelle piété
Faut-il en ces sanctuaires,
Dieu qui inspire la crainte!

Qui osera s'en approcher
D'un pied sacrilège,
Chanter d'une voix impure
Des chants à ta louange,
O Dieu qui fait trembler?

Ici par le saint baptême
Naît le peuple des fidèles;
Ici le divin chrême
L'oint pour mener le combat
Et le remplit de sa grâce.

Ici par les clés de Pierre
Le pécheur est libéré de ses liens;
Ici au banquet de l'Agneau
Le juste se nourrit
De la chair divine.

Ici les chaires résonnent
De pieux discours;
Ici par de célestes leçons
L'enfance reçoit
Les rudiments de la foi.

Père, ceux qui t'adorent ici
Du plus profond de leur cœur,
Ceux qui te prient en t'offrant
De riches sacrifices, regarde-les
Comme des serviteurs de ton Fils

___

Voilà comment on composait encore des poèmes liturgiques en latin au XVIIIe siècle. Beaucoup d'aisance dans ces strophes de cinq vers de sept syllabes. Certes la langue a vieilli et la traduction a bien du mal à l'adapter à la nôtre. Mais là n'est pas l'essentiel.

Ce qui importe, c'est que ces strophes sont dignes de tout sanctuaire, église ou cathédrale, et parfaitement appropriées au caractère sacré du lieu.

Le fil des idées est simple et bien tendu. En deux strophes, le contraste saisissant entre un Dieu que ne saurait contenir l'univers qu'Il a créé et qui vient se faire notre hôte dans ces murs dressés pour lui.

Une telle preuve d'amour commande l'attitude qui doit être celle des fidèles: crainte et tremblement. L'introït de la messe de la Dédicace rapporte les paroles de Jacob à Béthel, quand il eut la vision de l'échelle de la terre au ciel que gravissaient les Anges: Terribilis est locus, Ce lieu est redoutable! C'est véritablement la maison de Dieu, et la porte du ciel, et on l'appellera la demeure de Dieu.

Les trois strophes suivantes énumèrent les "fonctions" de la cathédrale. Le poète utilise pour cela un procédé rhétorique qu'on appelle l'anaphore: répétition en tête de vers (ou de phrase) du même mot. Une syllabe en latin: hic, deux syllabes en français: ici. Six fois répétées. Procédé sans grande originalité, mais non sans effet. Effet d'insistance, voire d'amplification: la cathédrale, demeure de Dieu, n'est pas seulement corps visible de l'Église, elle en est le cœur. Les fidèles y reçoivent quatre sacrements: baptême, confirmation, pénitence, eucharistie. Ils y reçoivent aussi l'enseignement: prédication en chaire, catéchisme aux enfants.

La prose s'achève par une prière. La strophe commence par Pater, elle s'achève par Filii. Elle s'étend du Père au Fils: puissions-nous être pris, nous aussi, et comme enveloppés en cette Paternité.

[6-1]Hymne des Laudes du lundi

En cette semaine, pas d'hymne appropriée. L'an passé, nous avions proposé une hymne pour la fête de saint Mathias. Cette année, chantons l'hymne des laudes du lundi.

Splendeur de la gloire du Père,
De la lumière elle apporte la lumière,
Lumière de lumière et source de lumière,
O jour qui viens illuminer les jours.
Splendor paternæ gloriæ,
De luce lucem proferens,
Lux lucis et fons luminis,
Dies dierum illuminans,

Vrai soleil, descends sur nous,
Resplendissant d'un éternel éclat;
Viens déployer en nos cœurs
Le rayonnement de l'Esprit saint.
Verusque sol illabere,
Micans nitore perpeti,
Jubarque sancti Spiritus
Infunde nostris sensibus.

De nos vœux invoquons-le, le Père,
Père d'éternelle gloire,
Père de toute-puissante grâce,
Qu'il nous garde de glisser à la faute.
Votis vocemus et Patrem,
Patrem perennis gloriæ,
Patrem potentis gratiæ,
Culpam releget lubricam.

Qu'il accorde vigueur à nos actions,
Qu'il rogne la dent de l'Envieux,
Qu'il nous seconde en nos difficultés,
Qu'il mette nos devoirs en droit chemin.
Confirmet actus strenuos,
Dentem retundat invidi,
Casus secundet asperos,
Agenda recte dirigat.

Laudes du lundi: l'hymne ouvre la semaine, projette sa lumière sur tous ses jours. Nous voici devant du pur, du grand saint Ambroise (340-397), qui met son don poétique au service de son sens théologique, don et sens d'un Père et Docteur de l'Église.

De longueur exceptionnelle, cette hymne comporte neuf strophes (en comptant la doxologie). Nous proposons ici les quatre premières. Les quatre autres viendront en leur temps.

Ce poème est adressé au Père. Comment l'invoquer? Comment même le nommer? Une fois de plus, l'heure répond avec l'image de la lumière qu'elle ramène sur terre. Cette lumière naturelle est la figure de la vraie Lumière – l'Idée de Lumière, dirait Platon, qui a eu cette intuition – c'est Dieu en sa rayonnante paternité. L'effort du poète pour assurer cette fusion entre l'effet et sa cause, entre la source et son ruissellement frappe l'esprit: cinq fois le mot lumière dans la première strophe, trois fois dans le vers 3. De luce lucem, lux lucis, c'est le Credo: Deum de Deo, lumen de lumine. Toute la strophe rayonne, commençant par l'éclat du mot splendor, s'achevant par le participe illuminans.

La strophe qui suit expose la raison de cette effusion lyrique: verus sol, Dieu est le vrai soleil. Dont l'éclat n'aura pas de fin. La prière peut commencer. Que ce vrai soleil pénètre en nous, qu'il comble nos sens de tous les dons rayonnants du Saint-Esprit (jubar est un mot rare et poétique: éclat des corps célestes).

La troisième strophe revient au deuxième mot du tout premier vers: l'adjectif paternæ. Le mot Père reprend le dessus sur l'image de la lumière. C'est bien Lui que nous invoquons en nos prières. Patrem est là en fin de vers comme en appel litanique, qui commande en effet deux vers apposés et superposés de forme et de son: Patrem perennis gloriæ / Patrem potentis gratiæ.

Suivent les demandes précises. Il y en cinq (et d'autres dans la seconde partie), toutes orientées vers l'accomplissement de nos devoirs en ce monde. Soulignons celle qui est imagée: que le Père lime, qu'Il rogne la dent de l'Envieux, qui est le venimeux Serpent des origines, et toujours là.

[6-2] Hymne des Laudes du mercredi

La Commémoration de tous les fidèles défunts n'a pas d'hymne propre, non plus que saint Martin de Porrès (31è dimanche du Temps ordinaire) ni saint Charles Borromée. Les autres jours sont de férie. Puisons notre hymne dans les Heures.

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Nox et tenebræ et nubila

Nuit, ténèbres et nuées
Qui êtes désordre et trouble du monde,
La lumière paraît, blanchit le ciel,
C'est le Christ qui vient: disparaissez!
Nox et tenebræ et nubila
Confusa mundi et turbida
Lux intrat albescit polus
Christus venit discedite

Le voile sombre qui couvre la terre se déchire,
Frappé par le trait du soleil;
Déjà la couleur est rendue aux choses
Devant la face de l'astre éclatant.
Caligo terra scinditur
Percussa solis spiculo
Rebusque jam color redit
Vultu nitentis sideris

Nous ne connaissons que toi, ô Christ.
C'est toi que, purs et simples de cœur,
Nous prions en pleurant et en chantant:
Tourne ton regard vers notre esprit.
Te Christe solum novimus
Te mente pura et simplici
Flendo et canendo quœsumus
Intende nostris sensibus.

Il y a en nous tant d'épaisseurs de mensonge
Dont ta lumière peut enlever la crasse!
Toi, Roi du soleil levant,
Fais luire la sérénité de ton visage.
Sunt multa fucis illita
Quæ luce purgentur tua
Tu vera lux cœlestium
Vultu sereno illumina.

Nous avons déjà chanté les laudes du mardi et du jeudi, dont les strophes sont tirées du Cathemerinon (Livre d'Heures) de Prudence. Retrouvons notre cher poète espagnol (348-410) avec les laudes du mercredi.

La 1ère strophe est inspirée par l'heure et son symbole. L'heure, c'est le moment où la nuit s'efface: heureuse évocation du 3è vers, bâti sur un jeu d'inversion (chiasme) entre sujet et verbe (que la traduction s'efforce de rendre). Le symbole, c'est que la lumière qui chasse la nuit, c'est le Christ. Prudence intime l'ordre à cette accumulation d'obscurité - les deux premiers vers rappellent la ténèbre de la Genèse avant que Dieu dise: «Que la lumière soit!» - de disparaître: le dernier mot est un vigoureux impératif: discedite.

Comme si le poète était obéi, la 2ème strophe constate les effets. Belle observation du moment précis où le soleil envoie son premier rayon. Le jaillissement de ce trait lumineux semble déchirer (scindere) le voile qui couvre encore la terre. Les deux vers suivants sont d'un peintre: la couleur vient se poser sur les choses, et le soleil est comme un visage (vultus) qui leur sourit.

Ce sont là les deux premières strophes de l'Hymne du matin de Prudence. Elle en compte 23, soit 112 vers. La suite de notre hymne picore, si l'on ose dire, des vers au gré des strophes de Prudence, qui ne se garde pas toujours de la copia, abondance verbale. Cette forme de rhapsodie (recoudre des éléments détachés) ne va pas sans quelque approximation.

Après deux strophes descriptives, il est temps de ne retenir que le symbole. Une déclaration, frappée en un seul vers, prend le ton d'une profession de foi: Nous ne connaissons que toi, ô Christ. La lumière nous a rendu un cœur pur et simple: c'est vers lui que nous te demandons de diriger tes regards.

Nous en avons besoin. Ce cœur, que nous disons pur et simple, est encore, nous ne le savons que trop, enduit de couches épaisses de duplicité. Seule ta lumière peut les percer: qu'elle le fasse! Le verbe purgentur est un subjonctif. Alors «le roi de l'astre oriental», curieuse métaphore, posera sur nous le reflet de son visage serein, comme le soleil (str. 2) sur le monde rendu à la lumière.

[6-3] Hymne des Laudes du vendredi

Pas d'hymne ancienne en cette semaine liturgique. Bonne occasion d'en revenir aux Heures du bréviaire, avec les laudes du vendredi.

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Éternelle gloire du ciel,
Bienheureuse espérance des mortels,
Fils unique du Dieu tonnant au ciel,
Enfant d'une Vierge très pure,
Æterna cæli gloria,
Beata spes mortalium,
Celsitonantis Unice
Castæque proles Virginis.

Tends la main à ceux qui se lèvent;
Que leur esprit se lève aussi, maître de lui;
Que plein d'ardeur à louer Dieu
Il Lui rende les grâces qui Lui sont dues.
Da dexteram surgentibus,
Exsurgat et mens sobria
Flagransque in laudem Dei
Grates rependat debitas.

Point l'étoile du matin, elle brille,
Elle annonce la lumière du jour;
C'en est fini de la noirceur de la nuit:
Que la sainte lumière nous illumine!
Ortus refulget lucifer
Ipsamque lucemnuntiat;
Cadit caligo noctium:
Lux sancta nos illuminet.

Qu'elle demeure présente à nos sens
Et repousse la nuit du siècle,
Que jusqu'à la fin de ce jour
Elle garde nos cœurs purs de toute souillure.
Manensque nostris sensibus,
Noctemrepellat sæculi,
Omnique fine diei
Purgata servet pectora.

Que la foi, recherchée la première,
S'enracine au profond de nos sens;
Que suive l'espérance en partage de joie
Pour que, plus grande encor, domine la charité.
Quæsita jam primum fides
Radicet altis sensibus,
Secunda spes congaudeat,
Qua major exstat caritas.

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Cette hymne est d'auteur inconnu, plus tardif qu'Ambroise et Prudence, mais la suite des six quatrains d'octosyllabes dit aussitôt que nous restons sous l'influence ambrosienne. Le thème majeur est propre aux laudes: le retour de la lumière, traité avec finesse dans tout un jeu de symboles.

La première strophe est une brève ode au Christ, désigné en ses extrêmes: gloire au ciel, espérance sur terre; fils du Dieu qui trône et tonne dans les hauteurs, enfant d'une Vierge de ce monde. Le Dieu qui tonne est étonnant, difficile d'éviter ce jeu sur le mot. Est-ce un souvenir des vers célèbres du poète latin Horace qui ouvrent la cinquième ode du Livre III: Cælo tonantemcredidimus Jovem/ Regnare, quand il tonne nous croyons que Jupiter règne au ciel? Pourquoi pas? En tout cas signe de toute-puissance.

Suit une prière de circonstance: que le Christ soit présent à notre réveil. L'image de cette main qui vient aider le dormeur à sortir de son lit est de profonde humanité. Le corps et surtout l'esprit, aussitôt jeté dans la louange: c'est le sens même de l'office de laudes, in laudem Dei.

Et voici le thème de la lumière. Trois vers pour saisir ce moment si particulier qui est l'heure même de laudes: passage de la nuit au jour, qui devient aussitôt symbole de Lumière. Le mot est le même, lux, mais l'adjectif sancta assure la transposition. La strophe suivante développe le symbole inverse: l'obscurité des nuits est l'image de la nuit du siècle, noctemsæculi, l'expression est forte. Qu'en ce jour nos cœurs restent dans cette Lumière qui les rend purs.

La dernière strophe ordonne notre obédience aux vertus théologales: d'abord la foi, puis l'espérance, les deux sœurs étant unies dans la joie. Alors tout est prêt pour que la charité prenne le dessus (exstat), c'est la plus grande! Admirable programme de vie chrétienne à l'aube de ce jour, ce jour que fait le Seigneur, et pour tous les jours de notre vie sur terre.

[6-4] Hymne des Laudes du samedi

Pas de fête «hymnée», comme la semaine dernière. Du vendredi passons au samedi pour chanter les laudes.

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Déjà l'aurore envahit le ciel,
Le jour se répand sur la terre
Qui renvoie des rais de lumière:
Au loin tout risque de chute!
Aurora jam spargit polum,
Terris dies illabitur,
Lucis resultat spiculum:
Discedat omne lubricum.

Que s'effacent les chimères de la nuit,
Que s'apaisent les tourments de l'âme;
À bas ce que la nuit de nos fautes
Ajoutait d'horreur aux ténèbres,
Phantasma noctis decidat,
Mentis reatus subruat,
Quidquid tenebris horridum
Nox adtulit culpæ cadat,

Afin que le dernier matin
Que nous attendons tête courbée
Répande en nous sa lumière:
Voilà ce qu'annonce notre chant.
Ut mane illud ultimum,
Quod præstolamur cernui,
In lucemnobis effluat,
Dum hoc tenore concrepat.

Gloire soit à Dieu le Père,
Gloire soit à son Fils unique
Gloire soit à l'Esprit Paraclet
Et maintenant et à jamais. Amen
Deo Patri sit gloria
Eiusque soli Filio
Cum Spiritu Paraclito
Et nunc et in perpetuum.

Amen

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Cette hymne est probablement du même poète «ambrosien» que celle du vendredi. Elle chante la lumière. Mais nous arrivons à la veille du dimanche, et si la lumière semble plus vive, c'est qu'elle est annonce de celle de la Résurrection. Nous gardons les quatre strophes d'octosyllabes.

La 1ère strophe est un tableau, mais un tableau qui évolue, changement à vue tout en finesse de la nuit au jour. Premier temps: les lueurs de l'aurore gagnent la voûte céleste. Deuxième temps: le jour est né, il gagne la terre. Le verbe illabi dit que c'est d'en-haut qu'il glisse, qu'il coule jusqu'à nous. Troisième temps: la terre en est reconnaissante: un étang, un vitrage renvoient au jour (resultat) une pointe (spiculum) de lumière: la nature retrouve son unité. Haute réussite poétique, au service de la vie spirituelle: en un tel moment de grâce que disparaisse tout ce qui est lubricum, on oserait dire toute pente savonnée, réaliste image de la tentation.

La strophe qui suit enchaîne sur le subjonctif, expression d'une prière résolue (après discedat, decidat, subruat, cadat, en position de rimes). Il s'agit d'échapper au pouvoir des ténèbres, temps de confusion propice aux phantasmata, les cauchemars, (on retrouve ce mot dans l'hymne ambrosienne des complies), reatus, le sentiment de culpabilité, tout ce qui est obscurité en nous et fait double épaisseur avec le noir de la nuit.

Et tout cela n'a qu'un seul but: l'ultime matin où nous ressusciterons. Nous l'attendons tête penchée, præstolamur cernui. Les deux mots sont rares, archaïques, repris à basse époque: ils éveillent l'attention. Cernui fait écho au veneramur cernui du Pange lingua, que l'on chante à genoux. Le dernier vers résume l'hymne et lui donne tout son sens: ce matin, nous le chantons à cette heure-ci (hoc tenore), pour anticiper le chant de ce Matin-là.
La quatrième strophe est la doxologie aux trois personnes de la Trinité, formulée sous sa forme la plus classique.

[6-5] Hymne des Laudes dominicales

Hymne des laudes dominicales en hiver (1ère partie)

En l'absence de fête pourvue d'hymne, poursuivons notre chant des laudes, avec la première partie des laudes dominicales pour la saison d'hiver (1ère partie).

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Créateur éternel des choses,
Qui régis la nuit et le jour
Et, pour alléger notre ennui,
Fais varier les visages du temps,
Æterne rerum Conditor,
Noctem diemque qui regis,
Et tempora das tempora,
Ut alleves fastidium,

Voici qu'il chante, le héraut du jour,
Le veilleur de la nuit profonde,
Fanal des voyageurs nocturnes,
Séparant la nuit de la nuit.
Præco diei jam sonat,
Noctis profundæ pervigil,
Nocturna lux viantibus,
A nocte noctemsegregans.

À son chant point l'étoile du matin
Qui lave le ciel des ténèbres;
A son chant la troupe des esprits qui rôdent
Déserte les chemins du mal.
Hoc excitatus lucifer
Solvit polum caligine,
Hoc omnis errorum chorus
Vias nocendi deserit.

À son chant le marin retrouve vigueur
Et les flots de la mer s'apaisent;
A son chant la pierre de l'Église elle-même
Lave sa faute dans les larmes.
Hoc nauta vires colligit,
Pontique mitescunt freta;
Hoc ipse petra Ecclesiæ
Canente culpam diluit.

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Cette hymne nous offre la joie d'être de la main de saint Ambroise. Une page des Confessions raconte dans quelles circonstances dramatiques l'évêque de Milan fit chanter des hymnes et des cantiques, qu'il composait lui-même, pour aider les fidèles à tenir bon. Monique était au premier rang (Livre IX, ch. 7).

Le dimanche les moines se lèvent plus tôt. À peine levés, ils invoquent le Dieu Créateur. C'est l'épiclèse. Elle est ici très remarquable: à cette heure encore figée, elle loue les bienfaits de l'alternance. Ambroise, qui connaît sa rhétorique latine, use d'une figure qui consiste à employer deux fois le même mot, mais avec un sens différent. C'est l'antanaclase, dont l'exemple rituel est une phrase de Pascal: «Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas.» Ici: Et temporum das tempora. Deux fois le mot tempora, au pluriel. Le temps qui passe, le temps qu'il fait. Au premier, risque d'ennui, le second apporte la variété de la nuit et du jour, des heures et des saisons.

Il fait encore nuit noire. Et c'est alors chaque matin l'exploit d'un animal, qui n'est pas nommé autrement que par des périphrases laudatives: héraut du jour, il l'annonce; héros par ses bienfaits. Le mot qui domine ces strophes, c'est le mot nuit, nom et adjectif, qui inscrit les laudes et l'hymne dans la succession des heures. La lumière surgira sans tarder.

Les strophes 3 et 4 déclinent les effets du cri. Pour cela nouvelle figure: répétition en tête de phrase du même mot, c'est l'anaphore, figure de rhétorique. Ici: hoc, qui désigne le coq ou son cri. Premier effet: l'éveil de Lucifer. Mot dangereux pour nous. Non! Ce n'est pas l'Ange rebelle, c'est l'étoile du matin, Vénus, qui annonce le retour de la lumière. Autre effet: au chant du coq, les esprits malfaisants qui rôdent sont refoulés dans leurs ténèbres – comme plus tard au tintement de l'angélus, et alors ce sont les anges qui volent par les chemins.

Voilà pour le ciel et la terre. N'oublions pas la mer, ses marins et ses flots. Et surtout, changement de registre, grâce à l'image évangélique, la pierre de l'Église, qui est Pierre, fond en larmes au troisième chant du coq et lave ses fautes.

[6-6]Hymne de matines pour le dimanche

semaine du 3 au 10 juillet

Au solstice d'été, le jour se lève au plus tôt. Devançons la lumière pour chanter matines avec les moines.

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Loin de nous l'ensommeillement!
Tous, levons-nous rapidement.
De nuit encore cherchons Dieu
Comme le prophète le veut.
Pulsis procul torporibus
Surgamus omnes ocius,
Et nocte quæramus Deum,
Propheta sicut præcipit.

Qu'Il veuille entendre nos prières,
Qu'Il tende jusqu'à nous sa droite
Et que, lavés de nos souillures,
Il nous rende au ciel notre place.
Nostras preces ut audiat,
Suamque dextram porrigat,
Et expiatos sordibus
Reddat polorum sedibus.

Et déjà, Père de Lumière,
Nous t'en faisons prière instante,
Loin de nous les feux du désir
Et toute action qui vise à nuire.
Jam nunc, Paterna claritas,
Te postulamus affatim:
Absint faces libidinis,
Et omnis actus noxius.

Qu'il ne se trouve en notre corps
Rien qui soit indigne ou douteux,
Dont les feux feraient que de ses feux
Plus cuisants nous brûle l'Enfer.
Ne fœda sit vel lubrica
Compago nostris corporis,
Ob cujus ignes ignibus
Avernus urat acrius.

Rédempteur du monde, nous t'en prions,
Efface nos manquements,
Accorde-nous avec largesse
Les bienfaits de la vie éternelle.
Mundi Redemptor, quæsumus,
Tu probra nostra diluas:
Nobisque largus commoda
Vitæ perennis conferas.

En l'absence de fêtes pourvues d'hymne cette semaine, prenons une hymne des heures. Nous avons parcouru celles de laudes. Levons-nous plus tôt. Allons à matines et commençons par le dimanche. Voici Primo die quo Trinitas, une hymne ambrosienne de huit strophes (en comptant la doxologie). Notre choix se portera sur les strophes 2 3 5 6 7.

La première strophe date le jour du dimanche (primo die). Soudain la suivante (2) éclate d'énergie, avec une allitération en p
(pulsis, procul, torporibus). C'est le coup de pied qui repousse la couverture. Le deuxième vers est le mot d'ordre: Debout! Tous! Et vite! Nocte: il est encore nuit. C'est le temps qui convient pour chanter et chercher le Seigneur. Pourquoi? Parce que dans le silence il écoutera nos prières, il nous tendra sa main, la droite, toute-puissante; elle nous rendra place dans les cieux, si nous sommes lavés de nos fautes.

Après cela, la prière elle-même, adressée à Paterna claritas, Clarté du Père. Quel éclat prend-elle alors qu'il fait encore nuit! Absint: énergique subjonctif, le mode de la prière. Loin de nous! Arrière! Faces libidinis. Fax, facis, c'est la torche, le brandon boute-feu, image classique du désir, libido, le désir déréglé des sens – et, sans image, un peu platement, tout acte qui fait du mal. La strophe suivante redouble la prière. On sent une sorte d'obsession: que s'étende à ce jour de dimanche le grand bain purificateur que fut la nuit. Rien de honteux (fœda), rien de douteux (lubrica, ce qui fait glisser): que rien n'entache aucun élément, aucun membre (compago) de notre corps. Et voici encore la menace des feux, avec recherche dans la juxtaposition d'ignes et ignibus, les feux du désir appelant les feux de l'Enfer (l'antique Avernus), qui brûlent d'une autre flamme.

Conclusion de la prière adressée au Rédempteur, toujours sur le même thème. Après sordes, libido, actus noxius, fœda vel lubrica compago, voici probra: acte honteux, turpitude, infamie (que nous avons dans opprobres). Nous sommes faits désormais pour la vie éternelle.

[7-1] Hymne des laudes pendant le temps du carême

En l'absence d'hymne propre à la liturgie de cette semaine, faisons l'expérience de revenir à la version d'origine de l'hymne que l'on chantait à laudes en temps de carême.

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Ô Christ, soleil de justice, il est temps
Que se lève le jour sur les ténèbres de nos cœurs,
Afin que des vertus revienne la lumière
A l'heure où tu rends le jour à la terre.
Jam Christe sol justitiæ,
Mentis diescant tenebræ,
Virtutum ut lux redeat,
Terris diem cum reparas.

Tu nous donnes un temps propice:
Accorde-nous aussi un cœur repentant,
Afin que ta bonté convertisse
Ceux que souffre ta longue indulgence.
Dans tempus acceptabile,
Et pænitens cor tribue,
Convertat ut benignitas
Quos longa suffert pietas.

Donne-nous de supporter tant soit peu
De pénitence, si lourdes soient nos fautes:
Si grand est ton pardon
Qui accomplit la rémission de nos péchés.
Quiddamque pænitentiæ
Da ferre, quamvis gravium,
Majore tuo munere,
Quo demptio fit criminum.

(Le jour arrive, et c'est ton jour,
Où tout va refleurir:
Qu'en ce jour nous goûtions la joie
D'être par lui rendus à ta grâce.)
(Dies venit, dies tua,
In qua reflorent omnia:
Lætemur in hac ad tuam
Per hanc reducti gratiam.)

Quele monde entier Vous adore,
Ô bienveillante Trinité,
Et nous, renouvelés par le pardon,
Chantons un cantique nouveau.
Te rerum universitas,
Clemens adoret Trinitas,
Et nos novi per veniam
Novum canamus canticum.

Amen

___

Il y a trois semaines (6 mars, n° 3671), nous avons présenté l'hymne des laudes pour le temps du carême. C'était la version remodelée en 1632 sous le pape Urbain VIII. Revenir à la version originelle est une expérience assez instructive. Elle remonte au moins au Xème siècle. Certains pensent même qu'elle est ambrosienne. Elle en a la forme, que nous connaissons bien: quatrains d'octosyllabes. Elle subsiste telle quelle dans l'antiphonaire monastique.

L'expérience pourrait être linguistique: quelle réécriture en a faite le XVIIèmz siècle? Document significatif sur l'évolution du latin liturgique. Elle pourrait être stylistique: en quoi le XVIIème siècle a-t-il éprouvé le besoin d'une reformulation? Notre propos n'est pas d'être “savant”. Cette hymne première a son originalité propre (que l'on peut préférer à sa transformation), allons à elle comme à une source.

Nous sommes à l'aube d'un jour de carême. L'impatience commence à poindre. Elle s'exprime dès le premier mot, iam, (en latin le j n'existe pas), dès maintenant, bientôt, cri d'impatience qui devient parole, et qui est, comme en musique, la clé de toute l'hymne. La lumière irradie la strophe de son symbole. Le Christ est soleil de justice. L'aube ramène la lueur du jour sur terre. Il faut aussi que la lumière dissipe nos ténèbres intérieures. (Point de vocabulaire. Ce 2ème vers hésite entre deux verbes: mentis diescant ou dehiscant tenebræ. Le plus ancien semble diescant, verbe rare, sur la racine de dies, le jour, avec le suffixe dit inchoatif, exprimant ce qui commence: que les ténèbres laissent place au jour. Dehiscant l'a concurrencé parce que plus classique. Dehisco, c'est s'entrouvrir, inchoatif du verbe hiare, être béant, ouvrir la bouche. On connaît le mot hiatus. Que les ténèbres s'entrouvrent.)

La deuxième strophe est adaptée au temps de carême, dit acceptabile, favorable pour la conversion. Le verbe est là, en tête de vers, convertat. Mais c'est la bonté du Christ qui opère le retournement. La troisième strophe développe le pænitens cor de la précédente. Là encore le premier mot porte le sens. Quiddamque est un indéfini neutre: un petit quelque chose en fait de pénitence, loin de faire le poids, car nos fautes sont lourdes (gravium). Mais la balance est faussée: majore tuo munere, le don que tu nous fais l'emporte de loin et c'est lui qui opère la demptio, mot rare. On pourrait dire la différence, mais c'est plus: l'exonération, la défalcation.

Après cette strophe “comptable”, le lyrisme de l'heure reprend le dessus, et cette 3ème strophe est si bien venue que le XVIèmee siècle l'a conservée sans y toucher, non plus qu'à la doxologie.

[7-2] 1er dimanche de l'avent

Hymne pour le premier dimanche de l'Avent

Dimanche 1er décembre 2019

Premier dimanche de l'Avent. Commence une nouvelle année liturgique. L'Église, pour tous les hommes, se met en prière d'attente.

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Vox clara ecce intonat

Voici qu'éclatante une voix s'élève,
Qui s'en prend à tout ce qui est ténèbres.
Que prennent fuite au loin les mauvais rêves:
Du ciel point le Christ, rayon de lumière.
Vox clara ecce intonat,
Obscura quæque increpat.
Procul fugentur somnia,
Ab æthere Christus promicat.

Allons! Que l'âme engourdie se redresse,
Qu'elle échappe à la fange qui l'oppresse.
Voici que brille un astre nouveau,
Il vient nous libérer de nos fautes.
Mens jam resurgat torpida
Quæ sorde exstat saucia.
Sidus refulget jam novum
Ut tollat omne noxium.

De là-haut nous est envoyé l'Agneau,
Il vient remettre toutes nos dettes.
Tous, pour obtenir miséricorde,
A nos prières joignons nos larmes.
En sursum Agnus mittitur
Laxare gratis debitum.
Omnes pro indulgentia
Vocem demus cum lacrimis.

Afin qu'à son retour fulgurant d'éclat,
Quand l'horreur sur le monde fondra,
Il n'ait pas à punir en nous des coupables,
Mais à nous prendre en sa bonté secourable.
Secundo ut cum fulserit
Mundumque horror cinxerit,
Non pro reatu puniat,
Sed nos pius tunc protegat.

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Il s'agit d'une hymne ambrosienne, sinon de l'évêque de Milan lui-même, du moins de son entourage. Pour rester plus près de cette prestigieuse origine, nous adoptons le texte premier, puisque, comme toutes les hymnes du bréviaire, celle-ci a été réécrite dans les années 1630, selon la réforme voulue par le pape Urbain VIII, le but étant de les couler dans un style plus classique.

Entrons dans l'Avent à l'aube — à laudes. Cinq strophes en comptant la doxologie. Nous retenons les quatre premières. Octosyllabes, assonancés ou rimés (à l'exception de la 3ème strophe). La traduction s'efforce de respecter ces effets d'écriture.

Ce qui est marquant, c'est que le poète prend inspiration dans les textes (Nouveau Testament surtout) en accord avec le temps liturgique de l'Avent. Dans le premier vers, cette vox clara qui retentit (intonat), c'est celle du Baptiste proclamant sur les bords du Jourdain: «Repentez-vous, car le royaume des cieux est tout proche». En amont, c'est Isaïe: «Voix de celui qui crie dans le désert: Préparez le chemin du Seigneur.» Les deux premières strophes sont modelées par ce surgissement dans l'histoire du Salut: ecce (1ère str.), jam (2ème str., deux fois): l'heure est venue, c'est le moment. Tous les signes sont là: au ciel, un astre nouveau, lumière du Christ; sur terre, encore la nuit, les songes mauvais, la crasse (sordes). Le sursaut est urgent. Message de ce premier dimanche.

La troisième strophe précise les conditions du Salut. Nous sommes dans les dettes. L'Agneau vient les prendre à son compte. Au moins prions et pleurons. La quatrième évoque la fin des temps (on n'est pas loin du sombre Dies iræ). Retour du Christ dans la gloire sur un monde étreint par l'horreur, pour n'avoir pas su Le reconnaître ni Le recevoir. Quant à nous, notre sort se joue entre deux verbes, qui riment en s'opposant: puniat, protegat. Qu'Il ne nous châtie pas, qu'Il nous enveloppe de sa tendre protection. Prière des moines et des prêtres à l'aube de l'Avent - notre prière.

[7-3] Hymne des laudes pour le dimanche de la Passion

Hymne de laudes pour le dimanche de la Passion

Cette hymne se chante aux laudes du dimanche de la Passion, mais aussi pendant l'adoration de la Croix le vendredi saint. C'est donc toute la semaine sainte qu'il nous accompagnera.

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Six lustres sont accomplis:
C'est le temps de sa vie mortelle.
Librement le Rédempteur
Se livre à sa Passion:
L'Agneau est élevé sur l'arbre
De la Croix pour y être immolé.
Lustra sex qui iam peregit,
Tempuss implens corporis:
Sponte libera Redemptor
Passioni deditus,
Agnus in Crucis levatur
Immolandus stipite.

Abreuvé de fiel, il défaille:
Les épines, les clous, la lance
Ont percé son tendre corps,
D'où s'écoulent de l'eau et du sang.
Terre, mer, astres univers,
Que ce fleuve vous purifie.
Felle potus, ecce languet:
Spina, clavi, lancea
Mite corpus perforarunt,
Unda manat, et cruor:
Terra, pontus, astra, mundus,
Quo lavantur flumine!

Fléchis tes branches, arbre altier,
Relâche tes fibres tendues;
Ta rigidité de nature
Veuille l'assouplir.
Aux membres du Roi du Ciel
Ménage un support plus doux.
Flecte ramos, aqrbor alta,
Tensa laxa viscera,
Et rigor lentescat ille
Quem dedit nativitas:
Et superni membra Regis
Tende miti stipite.

Toi seul as mérité
De porter la rançon du monde,
Et de lui préparer un havre,
Arche après son naufrage,
Toi que baigna le sang sacré
Répandu du corps de l'Agneau.
Sola digna tu fuisti
Ferre mundi victimam,
Atqsue portum præparare,
Arca mundo naufrago,
Quam sacer cruor perunxit,
Fusus Agni corpore.

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Cette hymne est de Venance Fortunat (530-609) que nous connaissons bien: nous venons de le chanter aux laudes de l'Annonciation. Précisément, il s'agit de la deuxième partie d'une hymne dont les premiers mots sont célèbres: Pange lingua, Chante, mon âme… Mais attention! Il y a deux Pange lingua: celui de Fortunat, «in honoremSanctæ Crucis», celui de Thomas d'Aquin en l'honneur du Saint-Sacrement, et ces deux hymnes se rencontrent dans la semaine sainte, puisqu'on chante celui de saint Thomas le jeudi saint pendant la procession au reposoir. Sept siècles plus tard, Thomas a repris les deux mots d'ouverture de Fortunat, qu'il a dû trouver heureux – et c'est un bel hommage au vieux poète mérovingien. Nous gardons quatre strophes de six vers.

La première partie déploie le mystère de l'Incarnation, jusqu'à la Crèche. Et voici que six lustres sont accomplis. Lustrum chez les Latins est une cérémonie de purification qui revient tous les cinq ans. Le sens s'est élargi à une durée quinquennale. Après trente ans de vie cachée, l'heure du sacrifice est arrivée. Son évocation est particulièrement réaliste dans la deuxième strophe avec énumération des instruments de la Passion, appelés à une fidèle présence dans l'iconographie. Ici c'est la théologie qui donne leur densité aux deux derniers vers: ce filet d'eau et de sang est un fleuve qui a vocation à laver le monde.

La strophe suivante a quelque chose de pathétique au sens précis du mot: elle est un gémissement de souffrance. Supplication au bois, élément naturel rigide, de compatir, de s'assouplir dans son cruel office de porte-victime. Deux adjectifs se font écho: mite corpus et miti stipite. Mitis, c'est doux, tendre, aimable. Le corps de l'Agneau est tendre, que le bois se fasse tendre lui aussi.

On aurait pu attendre des vers de malédiction à l'égard de l'instrument de supplice. Mais le poète est trop fin pour ne pas voir que cette croix est appelée à devenir la Croix, objet de vénération. C'est elle qui a été jugée digne de porter la victime, au sens de rançon du monde. C'est l'instrument de notre salut, nouvelle arche pour l'humanité, non plus celle du rameau d'olivier, mais marquée du sang rédempteur.

[7-4] Hymne de laudes pour le jour de Pâques

L'aube se lève, la lumière revient: c'est la lumière du Christ, lumen Christi. Chantons-la dès l'office de laudes.

Aurora lucis rutilat (st Ambroise)

L'aurore éclate de lumière,
Le ciel résonne de louanges,
Le monde exulte d'allégresse,
L'enfer pousse des hurlements.
Aurora lucis rutilat,
Cælum resultat laudibus,
Mundus exsultans jubilat,
Gemens infernus ululat.

Car notre Roi dans son triomphe
A brisé les forces de la mort;
De son pied foulant le tartare
Il détache les malheureux de leur chaîne.
Cum rex ille fortissimus,
Mortis confractus viribus,
Pede conculcans tartara
Solvit catena miseros.

Lui, que la vigilante soldatesque
Garde enfermé sous la pierre,
Surgit vainqueur du trépas,
Triomphant à grand éclat.
Ille, quem clausum lapide
Miles custodit acriter,
Triumphans pompa nobili
Victor surgit de funere.

Désormais finis dans les enfers
Les gémissements et les douleurs:
Un ange resplendissant proclame
Que le Seigneur est vivant.
Inferni jam gemitibus
Solutis et doloribus,
Quia surrexit Dominus
Resplendens clamat angelus.

Ô Jésus, pour nos âmes demeure
Une éternelle joie pascale,
Et nous qui renaissons à la grâce
Entraîne-nous dans ton triomphe.
Esto perenne mentibus
Paschale, Jesu, gaudium
Et nos renatos gratiæ
Tuis triumphis aggrega.

{Jésus, à toi la gloire,
Eclatant vainqueur de la mort,
Et au Père et au Saint Esprit,
Pour les siècles des siècles.}
{Jesu, tibi sit gloria,
Qui morte victa prænites,
Cum Patre et almo Spiritu,
In sempiterna sæcula.}

Amen

Cette hymne est la première parie d'un poème de saint Ambroise, quinze strophes de quatrains octosyllabiques, qui chante la Résurrection.

Le premier vers éclate avec la fulgurance de l'éclair sur le tombeau soudain vide. Un phénomène sonore l'accompagne: le ciel retentit de louanges, comme trente-trois ans plus tôt le chœur des anges au-dessus de la Crèche. Là, c'est le monde entier qui tressaille de joie. Violent contraste avec le dernier vers: l'enfer pousse les hauts cris. Le verbe ululare est une onomatopée: crier comme le chat-huant (ulula), puis comme les chiens et les loups. Gemens suggère la cause: l'enfer pleure son pouvoir perdu.

Après le coup de cymbale de cette strophe qui signe la victoire, retour sur les événements. Ce sont les articles du Credo. Entre mort et Résurrection, Jésus «est descendu aux enfers». Il foule aux pieds le tartare des Anciens, signe que les forces de la mort sont vaincues. Et il délivre les âmes des Justes qui attendaient cette heure depuis Adam.

Et voici la strophe de la Résurrection. À l'extérieur la pierre qui le tient enfermé, la garde qui veille étroitement (acriter) – et soudain, triumphans, victor, mots en tête de vers, le Christ surgit de l'univers de la mort, funere.

Retour aux enfers: gémissements, douleurs, c'est fini: solutis, tout est dissipé. Sur la pierre du tombeau, un ange resplendissant proclame que le Seigneur est ressuscité, deux vers que les imagiers de tous les âges ont mis tout leur art à illustrer.

Mais nous? L'hymne est une prière. La voici: Jésus, que notre Joie demeure. Qu'elle reste joie pascale. Joie de notre nouvelle naissance. Accepte-nous dans le cortège de ton triomphe.

La beauté de cette hymne est sa transparence. Dans l'écriture. Elle est simple, sans recherche rhétorique, soumise à l'évidence et la certitude. Dans le contenu. L'heure n'est pas à la théologie. Il ne s'agit que de prendre en compte les faits, tels que les rapportent les Évangiles. Avec une malicieuse insistance sur le plaisir que donne la défaite des enfers (ululat est au bord du comique). C'est de bonne, d'excellente guerre. Merveilleuse simplicité du vieux poète de Milan, tout vibrant de la Joie, la seule vraie joie, qui est la Joie pascale, paschale gaudium.

[7-5] Hymne pour le dimanche in albis

Entre laudes et tierce, l'heure de prime (première heure romaine, 7 heures) est la prière du matin par excellence. Chantons l'hymne qui célèbre prime le dimanche.

Iam lucis orto sidere (st Ambroise, 335-397)

Voici le jour déjà levé!
Prions Dieu et le supplions
Pour qu'en nos tâches de ce jour
Il nous garde de tout mal.
Iam lucis orto sidere,
Deum precemur supplices,
Ut in diurnis actibus
Nos servet a nocentibus.

Qu'Il mette un frein à notre langue,
Loin des éclats de la querelle;
Qu'Il garde nos yeux sous sa tutelle
Loin des vanités séduisantes.
Linguam refrenans temperet,
Ne litis horror insonet,
Visum fovendo contegat
Ne vanitates hauriat.

Que pur soit le fond de nos cœurs,
A l'écart de la séduction;
Que nourriture et boisson sobres
Brisent l'orgueil de notre chair.
Sint pura cordis intima,
Absistat et vecordia,
Carnis terat superbiam
Potus cibique parcitas,

Ainsi quand le jour s'en ira
Et que le tour de la nuit reviendra,
Restés purs par l'abstinence
Que nous chantions hymne de gloire.
Ut cum dies abscesserit
Noctemque sors reduxerit,
Mundi per abstinentiam
Ipsi canamus gloriam.

Cette hymne est parmi les plus connues de saint Ambroise, créateur de cette forme de poésie sacrée, appelée à un si long avenir. Aux premières heures du matin elle invoque la grâce de Dieu pour faire de ce jour qu'Il nous donne, son jour, un jour de sainteté.

La première strophe commence par iam, adverbe de temps qui revient souvent au début des hymnes. Déjà! C'est une marque d'impatience. Hâtons-nous! Ne soyons pas en retard à l'œuvre de Dieu. L'astre du jour, le soleil, nous a précédés. Prions, supplions pour qu'en nos activités de la journée nous soyons à l'abri de tout ce qui pourrait nous faire du mal.

Pour cela il nous faut garder pleine maîtrise de nous-mêmes. Et d'abord veiller sur notre langue, si prompte à faire se lever l'horreur de la querelle. Le poète ne réclame pas le silence, mais demande à Dieu la réserve, avec l'image du frein. Ensuite sur nos yeux, si avides de ce qui brille, les vanités de ce monde. Il s'agit bien de les protéger, de les couvrir, mais fovendo. Là non plus, le poète ne demande pas une sorte de cécité: il faut que le voile soit doux, bienveillant. Aucune austérité brutale: tout est affaire de retenue.

Qu'en nous nos cœurs soient toute pureté, à l'abri de la vecordia. Le mot est difficile à traduire. C'est toujours le cœur du vers précédent, mais précédé d'un suffixe privatif: absence de tout ce qui fait du cœur le principe de notre être, des hommes de cœur. Pour cela il faut dompter le corps en gardant mesure dans le boire et le manger. Est-il besoin de souligner la connaissance de la nature humaine qui s'exprime en ces vers?

Alors quand le jour laissera place à la nuit – les hymnes s'appliquent à rappeler la succession des heures – cet effort de maîtrise aura porté ses fruits: nous serons mundi, purs, nettoyés de tout ce qui encombre, et nous pourrons chanter la gloire de Dieu, dans la dernière heure du jour, qui est celle des complies.

[7-6] Hymne pour le 3ème dimanche de Pâques

la semaine du 24 avril au premier mai

Nous sommes dans le temps pascal. Prenons la suite de l'hymne que nous avons chantée aux laudes du jour de Pâques.


Tristes étaient les Apôtres
De la mort de leur Seigneur,
Voué à la pire agonie
Par des hommes de main impies.
Tristes erant Apostoli
De nece sui Domini,
Quem morte crudelissima
Servi damnarant impii.

Aux femmes un Ange dit
Une bouleversante parole:
Allez retrouver le Seigneur
En Galilée au plus vite.
Sermone blando Angelus
Prædixit mulieribus:
In Galilæa Dominus
Videndus est quantocius.

Tout émues celles-ci se hâtent
D'aller dire cela aux Apôtres
Et voici qu'elles Le voient, Il est vivant,
Elles baisent les pieds de leur Seigneur.
Illæ dum pergunt concitæ
Apostolis hoc dicere,
Videntes eum vivere,
Osculant pedes Domini.

À cette nouvelle, les disciples
Aussitôt s'en vont en Galilée
Pour voir la face de leur Seigneur
Objet de tout leur désir.
Quo agnito, discipuli
In Galilæam propere
Pergunt videre faciem
Desideratam Domini.

Nous t'en prions, Créateur de l'univers,
En ce temps de joie pascale,
Mets ton peuple à l'abri
De toute attaque de la mort.
Quæsumus, Auctor omnium,
In hoc paschali gaudio:
Ab omni mortis impetu
Tuum defende populum.

(Gloria tibi Domine,
Qui surrexit a mortuis,
Cum Patre et Sancto Spiritu,
In sempiterna sæcula.)

Amen.

On se souvient de l'hymne Aurora lucis rutilat, choisie pour le jour de Pâques, première partie d'un poème de saint Ambroise comptant quatorze quatrains d'octosyllabes. La liturgie romaine les a tous retenus, en en tirant trois hymnes pascales. Voici la seconde. La troisième suivra sans tarder, quantocius, comme écrit Ambroise. Nous gardons son texte. Revu au XVIIème siècle, les latinistes d'Urbain VIII l'ont poli en instillant un peu d'huile cicéronienne. L'expression y a perdu de sa rudesse, mais l'émotion de son ardeur.

Nous en étions restés aux hululements de l'enfer devant ses portes brisées, livrant passage aux Justes. Voici maintenant le récit de la Résurrection, au plus près de l'Évangile de saint Matthieu (ch. 28). Tout commence avec l'accablement des Apôtres (le tristis latin est plus fort que notre adjectif triste): leur Seigneur est mort, et de la mort la plus cruelle qui soit, à laquelle l'ont condamné des servi impii. L'expression englobe la soldatesque de l'occupant romain mais aussi les serviteurs du Grand Prêtre, et la foule qui clame: Barabbas!

Mais voici un premier rayon de lumière. Un Ange et sa douce parole. Blandus, c'est caressant en parlant de la voix. Ici, c'est ce que dit la voix qui caresse les saintes femmes. Le Seigneur! Videndus est. Adjectif verbal d'obligation: il faut aller Le voir. Où? En Galilée. Quand? Au plus vite. Message peut-il être plus précis?

Il embrase les messagères. Elles s'élancent et là… Elles Le voient. C'est Lui. Il est vivant. Elles se jettent à ses pieds, elles y portent leurs lèvres. On a corrigé: elles suivent ses pas. Mais non! Matthieu dit bien: «Elles, s'avançant, lui saisirent les pieds et se prosternèrent devant Lui.» Fidélité du vieux poète.

Les disciples s'élancent à leur tour. Ils n'ont qu'une hâte: revoir la face de leur Seigneur. Après tant de mouvement, tant d'empressement (deux fois pergunt, et prospere), l'arrivée sur la montagne de Galilée et la rencontre ne pouvaient pas ne pas faire l'objet d'une troisième hymne.

En attendant, la prière qui, accordée au temps pascal, convient si bien à l'épreuve que nous vivons. La mort est vaincue? Alors, Toi qui as tout créé, défends ton peuple, ab omni mortis impetu, contre tout assaut de la mort.

[7-7] Hymne pour le 4ème dimanche après Pâques

Fête des saints Philippe et Jacques

Nous sommes toujours dans le temps pascal. Et ce 4ème dimanche après Pâques est aussi la fête des saints Philippe et Jacques.


Joie pascale sur le monde!
C'est un soleil plus beau qui l'annonce.
Eclatant d'une lumière nouvelle,
Les Apôtres voient Jésus.
Paschale mundo gaudium
Paschale mundo gaudium
Sol nuntiat formosior,
Cum luce fulgentem nova
Jesum vident Apostoli.

Dans la chair du Christ les blessures
Brillent comme des astres.
Ils les admirent, et tout ce qu'ils voient
Ils le proclament en témoins fidèles.
In carne Christi vulnera
Micare tamquam sidera
Mirantur, et quidquid vident
Testes fideles prædicant.

Christ Roi plein de bonté,
Prends possession de nos cœurs,
Afin que notre langue chante
La reconnaissance due à ton nom.
Rex Christe clementissime,
Tu corda nostra posside;
Ut lingua grates debitas
Tuo rependat nomini.

Jésus, notre Joie pascale,
Demeure à jamais en nos âmes;
Revenus à la vie, libère-nous
De la mort cruelle du péché.
Ut sis perenne mentibus
Paschale Jesu gaudium;
A morte dira criminum
Vitæ renatos libera.

Gloire soit à Dieu le Père,
Et à son Fils, ressuscité
Des morts, et au Saint-Esprit
Pour les siècles des siècles
Deo Patri sit gloria,
Et Filio, qui a mortuis
Surrexit, ac Paraclito,
In sempiterna sæcula.

Amen

L'occasion est belle de chanter la troisième partie de la grande hymne pascale de saint Ambroise Aurora lucis rutilat que nous suivons depuis le dimanche de la Résurrection: nous sommes toujours dans le temps pascal, et cette troisième partie de l'hymne se chante aux laudes de la fête des saints Apôtres évangélistes et martyrs – ce qui est le cas des saints Philippe et Jacques.

L'an passé nous avions eu recours à cette hymne (n°3631, 3 mai 2019) pour les mêmes saints. Mais nous avions alors utilisé le texte originel de saint Ambroise. Cette année nous prenons le texte tel qu'il a été quasiment réécrit en 1632, sous Urbain VIII, lors de la révision du bréviaire romain. Ceux qui le souhaitent pourront faire leur choix après comparaison des quatre strophes.

La première strophe joue sur la lumière à partir d'un effet psychologique. Il faut partir du quatrième vers: les Apôtres (re)voient Jésus. Il est revêtu d'une lumière nouvelle, comme ont pu le voir Pierre, Jacques et Jean lors de la Transfiguration. Cette fois tous peuvent le voir. Et c'est une telle révélation que le soleil lui-même, gagné par cet éclat, leur semble plus beau que jamais, porteur de cette nouvelle pour le monde entier. Le mot mundo, au premier vers, est pris entre l'adjectif et le nom, paschale et gaudium.

La strophe qui suit enchaîne sur cette nouvelle apparence du Christ. Il porte ses blessures, mais elles sont cicatrices lumineuses. Le verbe micare signifie briller, étinceler, scintiller, ce qui entraîne la comparaison avec les astres. Les Apôtres sont étonnés et comme éblouis, mirantur, mais ne restent pas muets. Ce qu'ils voient ils le proclament, en témoins fidèles. Prædicant: c'est le temps de la prédication qui commence.

Retour à notre temps pour la prière. Nous ne sommes pas appelés au même témoignage. Mais nous avons notre devoir propre: c'est de rendre grâces. Rependere grates, c'est témoigner sa reconnaissance, s'acquitter de ce que l'on doit. Pour cela il faut que nos cœurs soient pleins de notre Roi et de sa bonté. Alors, quatrième strophe, Jésus sera notre Joie pascale sans fin. Puisqu'il nous a fait renaître, qu'il nous libère de la mort du péché, qualifiée de terrible par l'adjectif très fort de dirus. Le cœur du mystère de Pâques est dans ces derniers vers.

[7-8] Hymne pour la fête de l'Ascension.

Hymne pour la fête de l'Ascension

Voici devant nous la semaine de l'Ascension. Jésus monte au ciel parmi les cris de joie. Belle invitation pour une hymne.


Jésus, notre rédemption,
Notre amour, notre désir,
Dieu créateur de l'univers,
Homme une fois les temps accomplis.
Jesu nostra redemptio,
Amor et desiderium,
Deus creator omnium,
Homo in fine temporum.

Quelle bonté a prévalu en toi
Pour que tu te charges de nos péchés,
Subissant une mort cruelle
Pour nous arracher à la mort?
Quæ te vicit clementia
Ut ferres nostra crimina,
Crudelem mortem patiens
Ut nos a morte tolleres?

Forçant les portes de l'enfer
Tu rachètes les tiens qu'il retenait;
Vainqueur, en ton triomphe éclatant,
Tu sièges à la droite du Père.
Inferni claustra penetrans,
Tuos captivos redimens;
Victor triumpho nobili
Ad dextram Patris residens.

Que le même amour te contraigne
A prendre le dessus sur nos misères:
Epargne-nous, exauce nos prières,
Rassasie-nous de ton visage.
Ipsa te cogat pietas
Ut mala nostra superes
Parcendo, et voti compotes
Nos tuo vultu saties.

Sois notre joie, Toi
Notre récompense à venir;
Que notre gloire soit en Toi
A jamais au long des siècles.
Tu esto nostrum gaudium,
Qui es futurus præmium;
Sit nostra in te gloria
Per cuncta semper sæcula.

L'an passé, nous avons chanté l'hymne de matines. Prenons celle des vêpres. Dans sa version d'origine, ambrosienne, sinon d'Ambroise lui-même, linguistiquement moins stylée que la version revue au XVIIème siècle, mais combien plus dense théologiquement!

La fête de l'Ascension marque le terme historique de l'Incarnation du Christ. Quelque 34 années ouvertes par l'Ave Maria de l'ange Gabriel. Le passage de Jésus sur terre est achevé. Il s'élève au ciel et reprend place à la droite de son Père. C'est donc l'occasion pour l'hymne de méditer sur les grands événements du mystère de l'Incarnation.

La première strophe décline les "titres" de Jésus. Il est notre rédemption – expression plus forte que notre rédempteur: l'action est accomplie. Il est notre amour, et, comment le cacher quand nous le voyons nous quitter, l'objet de tous nos désirs (desiderium a le sens de regret: «Seigneur, reste avec nous») Enfin lui qui est le Verbe de Dieu, qui a tout créé, homme, comme nous-mêmes. Que signifie ce vers un peu mystérieux, Homo in fine temporum? Certes, dans les Actes, les deux hommes en blanc le disent: «Ce Jésus qui du milieu de vous a été enlevé dans le ciel, viendra de la même manière que vous l'avez vu s'en aller au ciel.» Sous forme humaine? Je ne crois pas que ce vers signifie qu'Il reste homme jusqu'à la fin des temps. Ce serait d'ailleurs in finem et non in fine. Je crois plutôt que saint Ambroise rappelle que Jésus s'est fait homme – le Credo le dit: Et homo factus est – in fine temporum: lorsque les temps furent accomplis. Quels temps? Les temps où le mystère de l'Incarnation devait entrer en action. Un naïf cantique le chantait: «Depuis plus de quatre mille ans /. Nous attendions cet heureux temps.» Eh bien, ce temps, un jour, entra dans l'histoire humaine, dans une ville de Galilée appelée Nazareth. Voilà ce que dit ce vers avec une extraordinaire densité théologique.

La strophe suivante est une question oratoire: elle n'attend pas de réponse. C'est l'expression d'une reconnaissance émerveillée: quel amour fallut-il pour assurer notre salut à ce prix! Souffrir la mort pour nous arracher à la mort… Puis c'est la suite de la Passion telle qu'on la récite dans le Credo: descente aux enfers, libération des captifs, montée au ciel, siège à la droite du Père. Rappels qui aboutissent à une prière: que cet amour ne se lasse pas de continuer l'œuvre de notre rédemption et nous aide par la contemplation de la sainte Face.

[7-9]Hymne des matines de Pentecôte

Voici le cinquantième jour depuis la Résurrection: Pentecôte. La descente du Saint Esprit. Abordons ce Jour au plus tôt, avec l'hymne des matines.

()

À la troisième heure du jour
Coup de tonnerre sur le monde:
Aux apôtres en prière
Il annonce que Dieu vient.
Cum lucis hora tertia
Repente mundus intonat,
Apostolis orantibus
Deum venire nuntiat.

()

Au souffle du Saint Esprit
Tout leur être est envahi de joie.
Ils font entendre des paroles diverses,
Ils publient les merveilles de Dieu.
Impleta gaudent viscera,
Afflata sancto Spiritu,
Voces diversas sonant,
Fantur Dei magnalia.

Compris par toutes les nations,
Les Grecs, les Latins, les Barbares,
À l'étonnement général
Ils parlent les langues de tous.
Notique cunctis gentibus,
Græcis, Latinis, Barbaris,
Simulque demirantibus
Linguis loquuntur omnium.

La Judée alors incrédule,
Egarée par un esprit mauvais,
Accuse les sobres fidèles du Christ
D'avoir trop bu de vin doux.
Judæa tunc incredula,
Vesana torvo spiritu,
Madere musto sobrios
Christi fideles increpat.

Mais les miracles sont manifestes.
Pierre se présente et confond
Le mensonge des gens de mauvaise foi
Selon le témoignage du prophète Joël.
Sed editis miraculis
Occurrit et docet Petrus
Falsum profari perfidos
Jœle teste comprobans.

L'an passé, nous avions commenté l'hymne des laudes. Cette année, voici l'hymne de matines, Jam Christus astra ascenderat, 9 strophes venues du Moyen Âge, d'auteur inconnu, selon le modèle ambrosien, quatrains d'octosyllabes. Nous gardons les strophes 3-5-6-7-8, dans le texte originel, soit l'évocation de la première Pentecôte à Jérusalem selon les Actes des Apôtres (2, 1-11).

Pourquoi évoquer dès l'aube les événements de ce Jour, qu'on lira quelques heures plus tard, à la première lecture de la messe? La réponse n'est pas facile. Elle est double. Ce Jour que fait le Seigneur célèbre un événement tel qu'il n'y a pas une heure à perdre. Dès les premières lueurs, anticipons ce qui se passera à la troisième heure (tierce, 9 heures du matin).

Plus important. Les Actes sont un récit, qui délivre faits, gestes et paroles dans le temps et l'espace. De nature poétique, l'hymne se dégage de ces contraintes. Elle ne raconte pas, elle célèbre. Elle fulgure en images. Chaque quatrain polit la sienne. Ce qu'elle annonce, on aura la joie de le retrouver inscrit dans les phrases narratives du lecteur. On attendra chaque épisode. Et cette conjonction vaudra confirmation et accomplissement: la joie sera totale.

Brièvement, le médaillon de chaque strophe. A la troisième heure (Actes 2, 15), un grand bruit, vent ou tonnerre. Les Apôtres, et Marie, sont dans la chambre haute, ils prient. Ils comprennent aussitôt: Dieu se manifeste. – La joie les pénètre. Le texte dit: viscera. De l'âme, elle descend jusqu'aux entrailles. Et aussitôt, le don des langues, voces diversas, des paroles qui viennent de partout et partent dans tous les sens, mais qui se fondent dans la proclamation des merveilles de Dieu, magnalia, on peut dire aussi les hauts faits, les exploits. – Tous les comprennent et ils parlent les langues de tous. La malédiction de Babel a pris fin. Trois peuples sont nommés: la strophe ne peut rivaliser avec la savoureuse énumération des 17 peuples du récit des Actes. – Le poète n'a garde d'oublier l'injurieuse allégation de la «Judée»: ils ont trop bu! C'en est trop pour Pierre qui se présente, occurrit. Il inaugure alors sa mission de prince des Apôtres, et c'est pour confondre les mauvaises langues, perfidos. La citation du prophète Joël rend son discours imparable (3, 1-5)

[7-10]Hymnes pour la fête de la Trinité

Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Le signe de la Croix trace sur nous le mystère de la Trinité.

Père de très haute clémence,
Qui régis le monde créé,
Dieu de seule et même substance,
Et qui existe en trois personnes,
Summæ Parens clementiæ,
Mundi regis qui machinam,
Unius et substantiæ,
Trinusque personis Deus.

Tends ta droite à ceux qui se lèvent
Pour que leur esprit s'éveille pur
Et dans leur ardeur à louer Dieu
Que grâces dues Lui soient rendues.
Da dexteram surgentibus,
Exsurgat ut mens sobria,
Flagrans et in laudem Dei
Grates rependat debitas.

()

Trinité, qui es unité,
Dont le pouvoir régit le monde
Entends notre hymne de louange:
Nous nous levons pour le chanter.
Tu Trinitatis unitas,
Orbem potenter quæ regis,
Attende laudis canticum,
Quod excubantes psallimus.

Levée aussi, l'étoile du matin resplendit:
Elle devance le soleil, elle l'annonce;
Disparaissent les ténèbres de la nuit:
Que nous illumine une sainte Lumière.
Ortus refulget lucifer,
Ipsamque lucem nuntiat,
Cadit caligo noctium,
Lux sancta nos illuminet.


L'an passé, nous avons chanté la solennité de la Trinité avec l'hymne des vêpres, O Lux beata Trinitas. Cette année, nous proposons l'hymne des matines et des laudes: deux strophes chacune. Deux strophes seulement? Oui. Nous sommes devant un cas assez rare. Hormis l'hymne des vêpres, pas d'hymne propre pour cette fête. Explication possible et plausible: le dogme de la sainte Trinité est partout présent dans la liturgie, du signe de la Croix initial à la bénédiction finale, en passant par la formule trinitaire qui clôt toute oraison. Il suffisait donc d'aller prendre dans les hymnes des Heures une ou deux strophes pour obtenir une hymne adaptée à la fête.

Ainsi l'hymne des matines emprunte la première strophe des matines du samedi, puis la deuxième strophe des laudes du vendredi! L'hymne des laudes fait de même: la première strophe est la première strophe des matines du vendredi et la seconde est la troisième strophe des mêmes laudes du vendredi. Ces strophes sont les quatrains traditionnels des hymnes ambrosiennes. Nous prenons de préférence le texte originel.

Matines

La première strophe est une invocation. Elle s'adresse au Père, Parens, de toute bonté, créateur qui règne sur sa Création, mundi machinam. La Trinité? La voici avec les deux vers suivants qui sont une définition théologique de Dieu — le mot apparaît ici —: une seule et même substance, qui vit en trois personnes. Les deux chiffres du mystère sont en tête de vers: unius et trinus.

La strophe suivante est une prière. À ce Dieu, ceux qui se lèvent pour matines demandent de l'aide. Puisqu'il s'agit de chanter ses louanges et de Lui rendre les grâces qui lui sont dues, qu'Il dispose nos esprits. Sobria: le mot laisse entendre qu'ils seront dans la plénitude de leurs moyens.

Laudes

La Trinité est présente dès le premier vers, constitué des deux chiffres qui font le mystère, 3 et 1, Trinitatis unitas. La prière suit aussitôt, un peu différente. Les moines ne se lèvent plus, surgentibus, ils sont levés, excubantes. Ils chantent: que la Trinité daigne entendre leurs voix. Pendant ce temps, le jour se lève. L'étoile du matin annonce la lumière, les ténèbres de la nuit pâlissent. Que la Lumière (lux), sainte Lumière, nous illumine.

[7-11]Hymne pour la fête du Saint-Sacrement

Dimanche 14 juin

Les rosiers sont en fleurs. Les pétales neigent. L'ostensoir soleille. La procession s'avance. C'est la Fête-Dieu. Les chantres reprennent l'hymne des laudes.

Le Verbe est descendu des cieux
Sans quitter la droite de son Père.
Sorti pour accomplir son œuvre,
Il arrive au soir de sa vie.
Verbum supernum prodiens,
Nec Patris linquens dexteram,
Ad opus suum exiens,
Venit ad vitæ vesperam.

La mort lui vient d'un disciple
Qui le livre à ses ennemis.
D'abord il se livre lui-même
À ses disciples en aliment de vie.
In mortem a discipulo
Suis tradendus æmulis,
Prius in vitæ ferculo
Se tradidit discipulis.

Sous double espèce il leur donne
Et sa chair et son sang
Pour nourrir l'homme tout entier
En sa double substance.
Quibus sub bina specie
Carnem dedit et sanguinem,
Ut duplicis substanciæ
Totum cibaret hominem.

À la Crèche il se fait l'un des nôtres,
Notre nourriture à la Cène,
Sur la Croix notre rançon,
Notre récompense en son règne.
Se nascens dedit socium,
Convescens in edulium,
Se moriens in pretium,
Se regnans dat in prætium.

Ô Victime salutaire,
Qui rouvre la porte du Ciel,
L'ennemi nous assaille, il nous presse:
Donne-nous la force, à notre secours!
O salutaris Hostia
Quæ cæli pandis ostium,
Bella premunt hostilia:
Da robur, fer auxilium.

Les appellations ont varié. Hier fête du Corps du Christ, inscrite au temporal en 1264 par Urbain IV. Aujourd'hui fête du Saint-Sacrement. Pour le peuple chrétien, à travers les siècles, la Fête-Dieu. Notons l'archaïsme: Dieu est ‘génitif', sans préposition, la fête de Dieu, comme l'Hôtel-Dieu. Or dès l'avènement de cette fête, c'est le Docteur angélique, saint Thomas d'Aquin, contemporain de cette fête (1225-1274), qui en écrivit les textes, à la pointe de son génie. Toutes les hymnes sont connues et chantées aujourd'hui: le Lauda Sion, le Sacris solemniis des matines, le Pange lingua des secondes vêpres. Choisissons l'hymne des laudes, à peine moins connu. Remarquons que saint Thomas conserve la strophe ambrosienne, quatrain d'octosyllabes. Mais son latin a la marque qui pousse à l'extrême la concision propre à cette langue. Tourment du traducteur qui cherche à mettre son texte sous la loi de l'octosyllabe.

L'hymne de laudes, en cinq strophes, résume le sacrement par excellence, qui applique à toutes les âmes de tous les tempos les fruits de la Rédemption. Voici en trois strophes le film accéléré, si l'ose ainsi parler, de l'Incarnation: le Verbe est descendu, il a fait son œuvre, il arrive au terme. Il est livré par un disciple; aux disciples fidèles il se livre lui-même, ‘inventant'le sacrement par lequel, loin de les quitter, il restera avec eux et en eux, chair et sang.

Saint Thomas va plus loin encore: d'une plume d'aigle, il inscrit le mystère de l'Incarnation en quatre vers: la Crèche, la Cène, le Calvaire, le Règne. Le parallélisme des vers signe la maîtrise du poète: quatre participes (nascens, convescens, moriens, regnans), quatre compléments qui expriment le résultat (socium, epulium, pretium, præmium) et ajoutent la force d'une rime unique à cette strophe.

La cinquième strophe est très connue. Elle fait partie des motets que l'on chante au Salut du Saint-Sacrement. Invocation à la Victime qui a valu notre salut et nous rouvre la porte du ciel: nous sommes encore dans le temps de l'Église militante, ces temps sont rudes (bella premunt), au secours!

[7-12]Hymne pour la fête du Sacré-Cœur

Vendredi 19 juin

«Un des soldats lui ouvrit le côté d'un coup de lance et il en sortit aussitôt du sang et de l'eau». Geste gratuit et inconscient – et pourtant révélateur du mystère de l'Amour.

Ah! voilà comment de nos crimes
La troupe insolente et cruelle
A blessé le cœur innocent d'un Dieu
Qui ne méritait rien de tel.
En ut superba criminum
Et sæva nostrorum cohors
Cor sauciavit innocens
Merentis haud tale Dei!

La lance que brandit le soldat,
Ce sont nos péchés qui la dirigent;
La pointe de fer sans pitié,
L'humaine faute qui l'aiguise.
Vibrantis hastam militis
Peccata nostra dirigunt,
Ferrumque diræ cuspidis
Mortale crimen acuit.

Épouse du Christ, l'Église
Naît de son Cœur déchiré;
C'est l'ouverture au flanc de l'arche
Pour le salut du genre humain.
Ex corde scisso Ecclesia,
Christo jugata, nascitur;
Hoc ostium arcæ in latere est
Genti ad salutem positum.

De ce Cœur coule sans fin la grâce
Comme un fleuve à sept courants
Pour que dans le sang de l'Agneau
Nous lavions nos robes souillées.
Ex hoc perennis gratia
Ceu septiformis fluvius,
Stolas ut illic sordidas
Lavemus Agni in sanguine.

Honte de revenir à nos crimes
Qui blesseraient ce Cœur sacré!
Attisons plutôt dans nos cœurs
Des flammes preuves d'amour.
Turpe est redire ad crimina
Quæ Cor beatum lacerent;
Sed æmulemur cordibus
Flammas amoris indices.

Jésus, à Toi soit la gloire,
Qui de ton Cœur verse la grâce,
Et au Père et au Saint-Esprit
Dans les siècles qui sont sans fin.
Jesu, tibi sit gloria,
Qui Corde fundis gratiam,
Cum Patre et almo Spiritu
In sempiterna sæcula. Amen

La fête du Sacré-Cœur de Jésus est «récente». Saint Jean Eudes l'avait pressentie et devancée pour sa congrégation des Eudistes. La source effective est à Paray-le-Monial, avec l'apparition du Cœur sacré à Marguerite Marie Alacoque le 16 juin 1675. En 1765 Clément XIII approuve la fête et commande d'en créer l'office. L'écriture des hymnes est due à l'italien Filippo Bruni (1715-1771), un père piariste. Piariste? Religieux des Écoles pies, fondées à Rome en 1597 par saint Joseph Calasanz pour assurer l'instruction gratuite des enfants pauvres. Très comparables aux Frères des écoles chrétiennes de Jean-Baptiste de la Salle (1651-1719).

Ce Filippo Bruni se révèle là bon théologien, bon poète et bon latiniste. Six quatrains d'octosyllabes, en comptant la doxologie. Des trois hymnes de la fête nous prenons celui des laudes.

Avec En le début est abrupt, presque agressif. Il s'adresse au chrétien devant la Croix. L'interjection invite au constat. Voilà! Ce Cœur blessé (saucius) c'est le résultat de nos crimes. Péchés ou fautes, si l'on veut, mais Bruni ne dit pas culpæ, il dit crimina, mot plus fort, plus radical. Et avec cohors se glisse subliminale la vision de la cohue qui monte au Calvaire.

Avec la deuxième strophe nous sommes au Calvaire. Tout est consommé. Et Bruni voit le geste – le soldat balance (vibrare) sa lance – et il le traduit théologiquement: son geste, ce sont nos péchés qui le commandent; le fer qui perce, c'est notre faute depuis Adam (mortale crimen) qui ne cesse de l'aiguiser. Mais le poète n'en reste pas là: la Rédemption est à l'œuvre. Le soldat ne sait pas qu'il fait naître l'Église, et que cette blessure c'est le sceau de son union au Christ, et, en remontant plus haut dans l'Écriture, la porte d'où sortit l'humanité régénérée par le déluge.

Alors accomplissons ce qui nous incombe. Dans ce fleuve de grâce lavons nos robes. Du déluge à l'Apocalypse: «Ils ont lavé leurs robes et les ont blanchies dans le sang de l'Agneau.» Et au lieu de renouveler les blessures au Cœur (Cor beatum, dit le poète), manifestons des flammes qui soient témoins (indices) de notre amour pour Lui.

[0-2] Autres textes

[10-1]La liturgie, mater et magistra

L'Université est dite alma Mater. Elle l'est, elle devrait l'être. Avec son beau nom sans frontières, elle nourrit ceux qui viennent étudier chez elle, qu'ils soient du lieu ou des pays voisins ou lointains.

Avant elle, ou plutôt avec elle, au Moyen Âge, l'Église fut aussi mater et magistra. Mère, elle instruit, elle enseigne. Certes les étudiants, les clercs. Mais aussi les simples, les pauvres de savoir, jusqu'à l'illettrisme. L'exemple de la mère de Villon le dit:

Femme je suis, pauvrette et ancienne,
Qui rien ne sais: onques lettre ne lus.
Au moutier vois, dont suis paroissienne,
Paradis peint, où sont harpes et luths,
Et un enfer, où damnés sont boullus.
L'un me fait peur, l'autre joie et liesse…

Fresques et sculptures étaient la Bible des pauvres, la cathédrale l'université des simples fidèles, éclairés par les sermons en français d'un évêque comme Maurice de Sully, qui en 1163 lança la construction d'une nouvelle cathédrale vouée à la Vierge, Notre-Dame de Paris.

Au long des siècles l'Église sut adapter ses leçons à ses divers publics. La liturgie fut un de ses modes d'enseignement. On ne sait plus guère le voir. La fête de saint Irénée, le 28 juin, en est un bon exemple. Père de l'Église, Irénée est un personnage considérable. Né à Smyrne en Asie mineure, disciple de saint Polycarpe, lui-même disciple de saint Jean, il est envoyé en Gaule. Simple prêtre, il devient "évêque auxiliaire" du premier évêque de Lyon, Pothin. Il échappe à la persécution de 177-178, et prend la succession du saint martyr. Activité intense: pastorale, il amène à la foi les villes voisines, fonde des diocèses; apologétique: il combat les hérésies qui proliféraient en son temps; théologique: il établit les fondements de l'Église universelle en plaçant son unité dans la succession des Pontifes romains, il expose avec une autorité lumineuse la synthèse raisonnée de notre foi. Pour confirmer tout cela, il subit le martyre à son tour lors d'une violente persécution sous Septime-Sévère (202).

Ce saint fondateur, sa vie son œuvre, en prendre connaissance aujourd'hui est aisé, sans recourir aux ouvrages savants: suffisent diverses petites collections, ou un élémentaire wikipedia. Mais avant-hier, quand n'existaient pas ces outils? Eh bien l'Église savait user de la liturgie, en particulier des textes liturgiques. Il est juste de prendre conscience qu'une des fonctions de la liturgie, annexe peut-être, fut, quand il le fallait, d'apporter aux simples fidèles les connaissances qui lui étaient inaccessibles par ailleurs.

La fête d'Irénée fut étendue à l'Église universelle par Benoît XV. Mais second évêque de Lyon, patron du diocèse, il méritait d'être honoré plus particulièrement dans la Primatie des Gaules. Irénée a donc, comme Pothin et ses compagnons, une fête «propre au diocèse de Lyon»: on entend par là le rite lyonnais, conservé à la suite du concile de Trente, devenu romano-lyonnais au XVIIIe siècle, remplacé aujourd'hui par le rite dit de Paul VI. Les textes de cette fête furent écrits et officialisés sous l'épiscopat d'Antoine de Montazet, archevêque de Lyon en 1758. Et c'est ainsi que les fidèles qui assistaient aux offices du jour, messe et vêpres, entendaient deux textes qui leur apprenaient ou rappelaient avec une assez rigoureuse précision historique la mémoire de saint Irénée.

Le premier était la prose de la messe, entre l'alléluia et l'évangile, suite de 16 strophes de 3 vers chacune de 7 syllabes; le second était l'hymne chantée aux vêpres: 7 strophes, 3 vers de 11 syllabes suivis d'un vers de 5 syllabes. De qui sont ces vers? Si on le sait, je ne le sais. À coup sûr de bons poètes latinistes du XVIIIe siècle, qui maintenaient une tradition remontant aux origines de la littérature française, avec le Séquence propre à la fête de sainte Eulalie, qui reste notre plus ancien poème – et c'est un poème liturgique. Or ces textes, constituent, par un jeu d'échos, du matin au soir, annonces et rappels, allusions et précisions, un portrait de l'homme et un récit de sa vie et de son ministère. Reconstituons cette leçon d'histoire, en puisant à notre gré dans la prose et l'hymne.

Origines

Hymne

Aux sources pures, sous la conduite de Polycarpe,
Il a puisé la piété, il l'a bue à flots,
Il souhaite faire passer toutes les nations
Sous le joug du Christ.

Ministère lyonnais

Hymne

Adjoint à Polycarpe comme auxiliaire,
Il soulage le poids de sa longue vieillesse,
Par ses actions et instructions confirme et fait croître
Le saint troupeau.

Ce n'est pas assez pour lui de protéger ses brebis.
Sa charité débordante ne connaît pas de limite.
Il envoie des missionnaires dans les villes voisines
Et les gagne à la foi.

Prose

Aux habitants de Valence,
Aux peuples de la Bourgogne
Est envoyé un prédicateur de Dieu.

Père de l'Église

Hymne

Devenu pasteur, une ardeur nouvelle l'enflamme.
Il repousse les hérésies, foule aux pieds les idoles.

Prose

Irénée, vainqueur
Des impies, réfute
Les mensonges des Gnostiques.

Prose

Justement appelé ami de la paix,
Il pacifie l'Orient:
Aussitôt règne la concorde.

Hymne

Il demande la paix, et le pape Victor dépose
Les foudres redoutables.

(À la fin du IIème siècle, la date de la fête de Pâques n'était pas unifiée. L'Église d'Asie la célébrait le 14 Nisan, qui en est la date juive. Ailleurs le dimanche suivant. Devant l'échec des conciliations, l'évêque de Rome, Victor Ier se décide à excommunier les évêques d'Asie. Selon la racine grecque de son nom, Irénée est l'homme de la paix. Il use de son charisme et conseille au pape de laisser chaque Église libre quand la Foi n'est pas en question. Sage conseil: Victor se retient de fulminer.)

Le martyre

Prose

Que le persécuteur sévisse,
Que le schismatique s'enflamme,
À l'ennemi il s'oppose tel un rempart.

La foi qu'il défendit de son vivant,
Il la confirme avec courage
Par un éclatant martyre.

Le peuple suit son exemple:
Du même glaive sont frappés
Et le pasteur et le troupeau.

Prière

Prose

Empourprée par son sang,
Illustrée par ses triomphes,
Conserve, ville heureuse, la foi
Acquise par la mort de tes citoyens.

Hymne

Haute louange au Père, haute louange au Fils;
À vous, Esprit, égale puissance.
Faites-nous ce don: que leur sang précieux
Conserve à jamais cette ville.

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Au soir d'une fête ainsi célébrée, Irénée était présent, dans les pas de saint Pothin chanté un mois plus tôt, avec prose et hymne à lui, magnifiques. Par la liturgie l'Église enseigne. On dit aujourd'hui: faire mémoire. Si c'est rappeler, c'est beaucoup. Elle faisait mieux: par le pouvoir de la poésie sacrée, hymne et prose, elle abolissait le temps. Ce jour-là, Pothin et Irénée étaient à Lyon, sur les autels, oui, et plus que cela, dans les églises qu'ils avaient bâties, dans les cœurs des fidèles qui s'y pressaient.

N.-B. Un esprit chagrin: oui, mais ces textes, ici traduits, étaient chantés en latin. Qui les comprenait? – Le latin était encore une langue de communication, et l'est resté jusqu'à la fin du XIXème siècle. Langue savante, certes. Mais le latin liturgique, langue de l'Église, était simple, pour ne pas dire transparent, par l'habitude et les notions élémentaires qu'en avaient les fidèles. Et c'est ainsi encore que l'Église enseignait… Au reste, ils pouvaient être traduits, comme les sermons de Maurice de Sully.

[10-2] Un conte théologique?

«Ne nous laisse pas entrer en tentation.» C'est une prière à notre Père. Dieu peut éprouver, Il ne tente pas. Celui qui tente, c'est Satan. Il a osé tenter Jésus, par trois fois. Nous, il nous tente tant et plus, c'est sa principale activité. Comment notre Père exauce-t-il cette prière?

Quelques épisodes du Nouveau Testament laissent entrevoir une réponse. Celle de Jésus lui-même à Simon Pierre: «Simon, Simon, voici que le Satan vous a réclamés pour vous passer au crible comme le froment, mais moi j'ai prié pour toi afin que ta foi ne défaille pas.» Passer au crible ou au van, c'est secouer très fort. Je suis vanné. Et c'est Jésus lui-même qui intervient auprès de son Père pour que la foi de Simon reste solide comme son nouveau nom, Pierre. – Paul de Tarse le raconte aux Corinthiens: trois fois il a demandé à Dieu de le délivrer d'une écharde en sa chair. Une tentation? Il se peut: «un ange de Satan pour me souffleter». Réponse du Seigneur, définitive: «Ma grâce te suffit.»

Dieu veille à ce que nous ne soyons pas tentés au-delà de nos forces. Nous le croyons. Mais le secours de la grâce est une réponse théologique, un peu abstraite pour nous. Ce qu'il faut à notre nature, dont «la chair est faible», c'est une assistance plus sensible. Comme si, en nous retournant, nous sentions une bonne puissance prête à intervenir.

Or les bonnes puissances existent. Nous les connaissons: la Vierge, les anges, les saints. Est-ce encore trop loin de nous? L'Église, bonne Mère, fait comme avec les enfants: pour nous les montrer à l'œuvre, elle a recours à des histoires. Quoi! De la théologie aux contes? Mais oui. Les Évangiles sont pleins de contes: ce sont les paraboles. Au Moyen Âge les prédicateurs usaient d'exempla, petites histoires pour grandes leçons. Aujourd'hui, nous avons des contes.

Que l'on ne s'y trompe pas. De tous les genres le conte est le plus riche. Il est à l'origine de toute littérature. Ouvert à tous les registres, capable des extrêmes, d'inépuisables tonalités, il sait trouver le langage qui convient à tout ce qu'on peut attendre de lui. Il y a donc des contes chrétiens. Chez leurs meilleurs auteurs, Marie Noël par exemple, on peut voir comment la Vierge, les anges, les saints sont toujours là pour nous aider à ne pas entrer en tentation, à tout le moins à n'y pas succomber. Ce sont eux qui se chargent d'exaucer la prière à notre Père.

Je voudrais en donner un exemple puisé dans Le Trésor des Contes d'Henri Pourrat, qui en contient nombre d'autres. On verra pourquoi ce choix. Il s'agit du Conte de l'Ange gardien. Dans un château était une servante, «belle comme blanche fleur de bouquet». Et sage. Mais elle avait seize, dix-sept ans… Un jour passe un cavalier sous les fenêtres du château, «culotte d'écarlate et plume au chapeau». Il vit cette servante, il sut s'en faire voir. Passa, repassa, lui parla. «Il lui a donné rendez-vous pour la tombée du jour sur l'autre rive de l'étang.» Et la belle, entre chien et loup, a pris l'allée de l'étang. Soudain, sur le bord de l'eau, elle a vu venir à elle, «dans le gris du jour failli», une clarté d'aurore. «Elle a eu peur. Elle a manqué de rebrousser chemin. Sa folie cependant lui roulait dans les veines.» Elle a continué d'avancer. Soudain devant elle a vu son bon ange. Il lui barrait la route. Mais ce soir-là personne ne la lui barrerait. «Elle est sortie de l'allée, elle a pris le sentier qui court en contrebas, sur la berge même de l'étang.» L'ange aussitôt a paru dans le sentier.

Laissons la parole au conte.

Alors elle a pris son chemin sur les pierres, sur ces galets que l'eau vient battre.
Et l'ange a paru là aussi.
La malheureuse alors, s'écartant un peu plus, - tant pis! – a marché dans l'eau même…
Mais tout à coup, elle y a perdu pied. Elle a roulé, s'est abîmée au creux des ondes…
Son ange de lumière avait choisi pour elle. Mieux valait encore à la belle cette brusque noyade que la faute, et le long malheur.

Terrible conte! Jusqu'où peut aller le pouvoir d'un ange gardien? Celui-là n'a-t-il pas outrepassé sa mission? Beaucoup d'événements nous demeurent cachés – du moins leur sens. La noyade de cette fille, c'est un accident, un fait divers. Le conte nous révèle la vérité. Dans sa folie, cette fille ne pouvait plus choisir. L'ange l'a fait pour elle: la mort en cette vie plutôt que la mort éternelle.

Qui ne mesure l'audace d'un tel conte? Il dit que l'ange qui a charge de notre âme peut s'en faire le sauveur au prix de notre vie en ce monde. – Contre notre propre vouloir. Aux dépens de notre liberté. Allons au fond des choses: il s'agit là de l'instable équilibre entre le libre arbitre et l'efficacité souveraine de la grâce. Cette question a suscité une querelle qui a déchiré l'Église pendant plus de deux siècles: le jansénisme.

Nous avions quitté la théologie pour le conte. Le conte nous ramène à la théologie, et nous met au cœur même du mystère.

[10-3] Un cinquième Évangile

L'Évangile en majesté, titre choisi par Michel Feuillet pour le beau libre qu'il publie chez Mame, le 19ème du même auteur.

À titre éclatant, sous-titre éclairant: Jésus et Marie sous le regard de Duccio. Majesté, Duccio, ce rapprochement ne peut tromper: il s'agit de la Mæstà, aujourd'hui passée du maître-autel de la cathédrale de Sienne au Musée de l'œuvre du Dôme, Vierge à l'Enfant en majesté (mæstà). Commencée en octobre 1308, l'œuvre fut transportée en procession solennelle de l'atelier du peintre à la cathédrale le 9 juin 1311. Chef d'œuvre de Duccio di Buoninsegna, chef d'œuvre de l'école siennoise – chef d'œuvre de tous les temps.

La Mæstà proprement dite est la partie centrale de la face antérieure d'un immense retable à double face (l'une pour la nef des fidèles, l'autre pour le chœur des chanoines), composé de plus de 50 panneaux qui, gravitant autour de Marie, expliquent et justifient sa "majesté". Une telle richesse appelle une analyse d'ordre esthétique: pourquoi et en quoi est-ce un chef d'œuvre à cette date-là – et à jamais? Réponses à chercher dans la personnalité de l'artiste, sa formation, sa carrière, ses relations avec ses confrères, Cimabue et Giotto; dans l'art de son temps où les modèles byzantins, encore prégnants, voient leur hiératisme iconique animé par l'irruption du temps et de l'espace, sous les nécessités d'une représentation narrative… De telles analyses ne manquent pas, qui sont le fait de spécialistes des "Primitifs", Enzo Carli par exemple.

Chez nous, Michel Feuillet, livre après livre, affirme son autorité sur l'iconographie chrétienne, notamment celle de ces hautes époques en Italie. Autorité double. L'esthétique n'a pas de secret pour lui, mais il n'en fait pas une discipline en soi: ce serait trahir les maîtres qui ont mis leur art au service de leur foi. Ce qui inspire son livre, c'est de mettre en évidence le miracle – il faut ce mot – qu'opère une telle alliance.

Il le fait d'une manière magistrale: celle d'un maître capable de nous révéler que nous sommes là-devant une réalisation qui tient d'un cinquième Évangile, l'Évangile selon Duccio. Nul sacrilège en cette formule! D'ailleurs nous ne dirons pas: selon saint Duccio, mauvais sujet mais racheté par son art. M. Feuillet la justifie. Quand Duccio se met en devoir de représenter le mystère de l'Incarnation, il dispose d'une connaissance scripturaire dont nous avons perdu l'idée: Ancien Testament pour les prophètes, synoptiques et saint Jean pour le Nouveau. Pour construire chaque scène, il confronte les textes, concordances, divergences, choisit la synthèse ou privilégie la différence, selon sa vision propre, qui n'est pas d'un théologien, mais d'un fidèle pénétré de ce qu'il va peindre. Reste alors à exercer un choix entre les modèles qui ont cours et le besoin de créer des formules nouvelles. De là son intelligence de la mise en scène, plans, visages, gestes, symboles. De cette subtile synthèse résulte une façon picturale et spirituelle de s'approprier l'Évangile – d'où le titre audacieux de cet article. Et de ce cinquième Évangile, M. Feuillet fait lecture devant nous, avec une pénétration faite de rigueur et d'intuition: joie pour l'œil, renouvellement du texte sacré. Guetté par l'habitude, il est comme rendu à la première fois, par la force de l'image et la plume du commentateur.

Il faudrait entrer dans la structure conjointe du retable et du livre, en commençant par la Mæstà elle-même, qui est le cœur du polyptyque, sa rayonnante prière. Ce n'est pas la Vierge de Miséricorde, qui abrite dans les plis de son manteau les fidèles de l'Église militante. Ce n'est pas le Couronnement de la Vierge, dans l'Église qui triomphe au ciel. C'est, entre terre et ciel, la Vierge qui présente son Enfant à l'adoration de l'Église d'ici-bas et d'En-haut, selon les paroles du Salve Regina: «et Jesum benedictum, fructum ventris tui, nobis, post hoc exsilium, ostende.» Il est assis sur son genou gauche, Il nous regarde de face. La main droite de sa Mère, drapée dans un grand manteau bleu nuit, Le montre avec retenue, et son regard qui est encore celui du fiat nous dit: Voilà! Entre Lui et moi, votre salut. De part et d'autre, sur trois rangées, saints et saintes de Sienne, apôtres, anges, sans rien de jubilant ni de triomphant, mais en une douce sérénité, en une proximité respectueuse et reconnaissante, en une imprégnation silencieuse qui est celle du Mystère.

Il faudrait suivre, guidé par M. Feuillet, les cycles du récit évangélique. Sept scènes pour l'enfance de Jésus; huit scènes pour la vie publique – c'est peu, mais scènes majeures: outre trois miracles (Cana, l'aveugle-né, Lazare), la Samaritaine, la Transfiguration; vingt-six scènes pour la Passion, disproportion manifeste, inspirée, dit M. Feuillet, par la compassion du peintre, signe d'«une nouvelle piété qui voit le jour en Occident à la fin du Moyen Âge.» Car, dit-il, de la narration Duccio sait passer à un discours d'un autre ordre. «Le peintre chroniqueur de la Passion en est aussi l'exégète et le théologien.» Suit en 6 panneaux le cycle de la Résurrection, et les six derniers racontent la vie de la Vierge après la Résurrection, épisodes émouvants tirés des apocryphes et de la Légende dorée.

Un dernier mot. Au temps de Duccio, ce retable parlait à la population siennoise qui l'accompagnait religieusement à la cathédrale. Les fidèles recevaient l'enseignement que dispensait le peintre. Mais, comme on dit, «on n'est plus au Moyen Âge». Et c'est très vrai: nous avons beaucoup régressé. Depuis lors tant et tant d'images offusquent la vérité. Pour nous rendre la vision d'un tel chef d'œuvre, il faut un livre comme celui de Michel Feuillet: "beau livre" en soi, digne du retable par les qualités de la reproduction et de la mise en page, livre accordé par la finesse et la richesse de son texte à la prédication silencieuse du peintre.

Michel Feuillet L'Évangile en majesté, 176 p., 39, 90 € Mame

[10-4]Madame de Sévigné à Lyon

Le 4 février 1671, à Paris, dans un hôtel du Marais, une femme de 45 ans vit un phénomène des plus étrange: elle meurt et elle naît. Cette femme s'appelle Madame de Sévigné, née Marie de Rabutin-Chantal. Elle meurt de voir partir sa fille, Françoise-Marguerite, rejoindre son mari François de Grignan, lieutenant-général pour le Roi au gouvernement de Provence. Elle naît à la littérature épistolaire et s'y installe d'emblée au premier rang avec la première lettre qu'elle écrit à sa fille encore sur les chemins, le vendredi 6 février.

Je suis toujours avec vous. Je vois ce carrosse qui avance toujours et qui n'approchera jamais de moi. Je suis toujours dans les grands chemins. Il me semble que j'ai quelquefois peur qu'il ne verse. Les pluies qu'il fait depuis trois jours me mettent au désespoir. Le Rhône me fait une peur étrange. J'ai une carte devant mes yeux; je sais tous les lieux où vous couchez. Vous êtes ce soir à Nevers, vous serez dimanche à Lyon, où vous recevrez cette lettre.

Elle meurt et elle naît: Mme de Sévigné ne doit de survivre qu'à la correspondance assidue et passionnée qu'elle institue comme un rite bihebdomadaire avec sa fille. Pour 764 lettres sauvées, dont seulement 170 autographes, combien d'autres perdues ou détruites, par la volonté de sa petite-fille Pauline, marquise de Simiane, qui donna l'ordre de brûler la plus grande partie des lettres de sa grand-mère et la totalité des lettres de sa mère. Ainsi le dialogue s'est-il réduit à une voix, et tout ce que nous savons et racontons, c'est de la seule plume de la mère que nous le tenons.

*

Les mois passent. Mme de Sévigné s'occupe de sa petite-fille, l'aînée, Marie-Blanche: à deux mois d'âge, sa mère n'a pu l'emmener. Elle fréquente la société du bel air, où pour sa fille elle glane les nouvelles de la cour et de la ville. Mais bientôt germe le projet d'un voyage à Grignan. Les préparatifs commencent. La Marquise se défait de son vieux carrosse mis à mal par les chemins de Bretagne, quand elle se rend dans sa propriété des Rochers, près de Vitré. Elle achète un équipage à six chevaux. Il faut cela pour une grande dame qui voyagera avec deux femmes de chambre, et deux familiers, Christophe de Coulanges, abbé de Livry, son oncle et homme de confiance depuis son veuvage (à 25 ans), et l'abbé Pierre de La Mousse, qui fut précepteur de Françoise-Marie. Elle se préoccupe de ses habits. «Je suis partagée entre l'envie d'être bien belle et la crainte de dépenser.» Elle a bientôt, selon son mot, «un pied en l'air». Mais le départ est retardé par la maladie de sa tante Henriette de La Trousse, sœur cadette de sa mère. La pauvre femme n'en finit pas de mourir d'hydropisie. Sa nièce l'aime trop pour partir sans lui avoir rendu les derniers devoirs. «Enfin, ma fille, notre chère tante a fini sa malheureuse vie.» (vendredi 1er juillet) Quelques jours encore pour une tournée d'adieux. Le 11 juillet, dernière lettre de Paris.

Je pars mercredi, et vais coucher à Essonnes ou à Melun. Je vais par la Bourgogne. Je ne m'arrêterai point à Dijon. Je ne pourrai pas refuser quelques jours en passant à quelque vieille tante que je n'aime guère. Je vous écrirai d'où je pourrai; je ne puis marquer aucun jour. Le temps est divin. Notre Abbé est gai et content; La Mousse est un peu effrayé de la grandeur du voyage, mais je lui donnerai du courage. Pour moi, je suis ravie. Et si vous en doutez, mandez-le moi à Lyon, afin que je m'en retourne sur mes pas.

La lettre suivante est postée d'Auxerre, samedi 16 juillet, à 42 lieues de Paris, le tiers du chemin. Brève relation de voyage. «Il n'y a point de poussière, il fait frais et les jours sont d'une longueur infinie. Voilà tout ce qu'on peut souhaiter.» Vraiment? En fait, Mme de Sévigné souhaiterait un peu plus d'entrain. «Nous voyageons un peu gravement.» Elle ajoute, comme à mi-voix: «Pour avoir de la joie, il faut être avec des gens réjouis.» Alors s'impose la ressource de la lecture. «Nous n'avons point trouvé de lecture qui fût digne de nous que Virgile, non pas travesti, mais dans toute la majesté du latin et de l'italien.» Mme de Sévigné maîtrise mal le latin. Pour lire Virgile, il faut donc une traduction. Certes pas le Virgile travesti de Scarron, mais une traduction italienne, sans difficulté pour la Marquise.

La lettre suivante, adressée à l'auteur de l'Histoire amoureuse des Gaules, son cousin Bussy-Rabutin, est datée du 22 juillet à Montjeu, à une lieue et demie d'Autun. Mme de Sévigné y déclare sa ferme intention d'arriver le lendemain à Chalon pour y coucher puis s'embarquer sur la Saône jusqu'à Lyon. Tout se passe comme elle le veut. Et c'est donc le 24 juillet, dimanche matin, qu'elle prend le coche avec ses compagnons de voyage. L'équipage, carrosse et chevaux, suivra sur une autre barge. Tournus, Mâcon, Villefranche, Lyon n'est plus loin.

*

Mme de Sévigné n'est jamais venue à Lyon, mais elle connaît la ville de réputation, on le verra ailleurs, elle en a haute idée. Et elle y est attendue. Doublement. D'abord par sa chère cousine Mme de Coulanges. Marie-Angélique du Gué, fille de François du Gué-Bagnols, Intendant du Lyonnais, épouse de Philippe-Emmanuel de Coulanges, était très proche de Mme de Sévigné, notamment grâce à la correspondance. Attendue aussi par la branche Grignan. Thérèse de Grignan, sœur du comte de Grignan, et donc belle-sœur de la fille de Mme de Sévigné, dont elle avait à peu près l'âge, avait épousé en 1668 Charles-François de Châteauneuf, marquis de Rochebonne, maître de campde 1676 à 1688 et commandant pour le Roi dans les provinces du Lyonnais, Forez et Beaujolais en 1697. Ajoutons le Chamarier. Le Chamarier était le chanoine chargé d'administrer les revenus du chapitre, en l'occurrence le chapitre de Saint-Jean. Or il s'agissait de Charles de Rochebonne, frère du mari de Mme de Rochebonne, qui s'était proposé de loger Mme de Sévigné.

Nous voici donc devant la lettre que Mme de Sévigné écrit de Lyon à sa fille, mercredi 27 juillet. C'est à partir d'elle seule que l'on peut reconstituer son séjour. Les détails, hélas pour nous, en furent contés de vive voix à Grignan. Le début est accordé à deux de ses hôtes, Mme de Rochebonne et le Chamarier. De la première la frappe sa ressemblance avec son frère. «La ressemblance me surprit au-delà de tout ce que j'ai jamais vu; enfin c'est M. de Grignan, qui compose une très aimable femme. Elle vous adore. Je ne vous dirai point combien je l'aime, et combien je comprends que vous devez l'aimer.» Le Chamarier? «Pour monsieur son beau-frère, c'est un homme qui emporte le cœur; une facilité, une liberté dans l'esprit qui me convient et qui me charme. Je suis logée chez lui.» Précieux détail: la maison du Chamarier était située à l'entrée du cloître de l'église Saint-Jean, à gauche après la porte Froc. Elle subsiste encore à l'angle de le rue de la Bombarde et de la rue Saint-Jean.

Et maintenant le récit. Mme de Sévigné arrive en fin de journée, lundi 25: deux jours pour une trentaine de lieues. Elle débarque quai des Célestins où abordent les bateaux de la Saône et d'où partent les bateliers du Rhône.

Monsieur l'Intendant — le père de Mme de Coulanges — me vint prendre au sortir du bateau, lundi, avec madame sa femme et Mme de Coulanges. Je soupai chez eux. Hier j'y dînai.

La maison des du Gué était située non loin du pont de bois qui reliait l'archevêché à la place Bellecour, aujourd'hui rue Colonel-Chambonnet.

Comment Mme de Sévigné passe-t-elle la journée du mardi?

On me promène, on me montre; je reçois mille civilités. J'en suis honteuse; je ne sais ce qu'on a à me tant estimer.

Cette feinte naïveté fait gentiment sourire. Mmes de Coulanges et de Rochebonne ont-elles eu besoin de faire le nécessaire? Comment les grandes dames de Lyon ne feraient-elles pas fête à une très grande dame de Paris? Non pas connue par ses lettres, ce sera bien plus tard, mais pour bien d'autres raisons: sa piquante beauté, en partie due à ses yeux bigarrés; sa présence parmi les «précieuses», nullement ridicules, dans la Chambre bleue à l'Hôtel de Rambouillet; son portrait sous le nom de Clarinte dans la 3è partie de la Clélie de Mlle de Scudéry (où se trouve la fameuse Carte de Tendre); son amitié intime avec Mme de La Fayette et La Rochefoucauld, bref! ses liens avec les plus grands noms de la cour et de la ville. Mme de Sévigné à Lyon, c'est un événement.

Ainsi Mme de Coulanges s'efforce-t-elle de la garder un jour de plus.

Je voulais partir demain; Mme de Coulanges a voulu encore un jour, et met à ce prix son voyage à Grignan. J'ai cru vous faire plaisir de conclure ce marché. Je ne partirai donc que vendredi matin; nous irons coucher à Valence. J'ai de bons patrons: surtout j'ai prié qu'on ne me donnât pas les vôtres, qui sont de francs coquins. On me recommande comme une princesse. Je serai samedi à une heure après midi à Robinet.

Robinet, c'est le port où l'on débarque pour aller à Grignan, qui est à trois lieues. Les patrons sont les maîtres mariniers.

Retour à quelques nouvelles.

Mon équipage est venu jusqu'ici sans aucun malheur ni sans aucune incommodité. Hier au soir, on mena abreuver mes chevaux; il s'en noya un, de sorte que je n'en ai plus que cinq. Je vous ferai honte, mais ce ne sera pas ma faute. On me fait des compliments sur cette perte; je la soutiens en grande âme(). J'ai été à Pierre-Encize voir F*** prisonnier. Je vais aujourd'hui voir le cabinet de M*** et ses antiquailles.

Pierre-Encize était un château sur la rive droite de la Saône, qui servait de prison d'État. Y était enfermé depuis 1670 Pierre Hennequin, marquis de Fresnes, pour sa cruauté envers son épouse. On espère que Mme de Sévigné alla lui faire la leçon. Quant à M***, c'est vraisemblablement M. Mey, d'origine italienne. Selon Roger Duchêne, «les étrangers qui passaient à Lyon allaient visiter sa maison située montée des Capucins, célèbre par sa belle vue, les tableaux et les beaux objets de l'Antiquité qu'elle renfermait.» C'est dire que Mme de Sévigné a fait quelques pas entre les deux collines.

Chute de la lettre: «Quelle joie d'aller à vous, ma belle Comtesse!» «Les violons sont tous les soirs en Bellecour.» Cette phrase que Mme de Coulanges écrit à sa cousine le 1er août n'aurait pu la retenir. Trop tard d'ailleurs, elle a maintenant retrouvé sa fille et découvert le château de Grignan. Elle s'apprête à y passer un peu plus d'une année.

*

Jeudi 5 octobre 1673, à Montélimar. Première lettre sur le chemin du retour. «Voici un terrible jour, ma chère fille; je vous avoue que je n'en puis plus.» A la séparation s'ajoutent le dépit de n'avoir pu ramener sa fille avec elle, comme elle l'espérait, et ses tourments secrets: la mauvaise santé de la comtesse et ses grossesses répétées, les dettes de jeu de son gendre. Elle souffre comme jamais. Le lendemain lettre de Valence: «C'est mon unique plaisir que de vous écrire.» Et le mardi 10 octobre lettre de Lyon. «Je fus reçue chez Monsieur le Chamarier par lui et par M. et Mme de Rochebonne.» Les choses se répètent. Mais où est la joie de l'aller? Au soir Mme de Sévigné reçoit une lettre de sa fille: «Je n'ai pas eu la force de recevoir votre lettre sans pleurer de tout mon cœur.» Alors…

j'étais comblée de joie, dans l'espérance de vous voir et de vous embrasser, et en retournant sur mes pas, j'ai une tristesse mortelle dans le cœur, et je regarde avec envie les sentiments que j'avais en ce temps-là; ceux qui les suivent sont bien différents.

La mauvaise humeur redouble le lendemain. «D'un petit chien de village, six lieues de Lyon, mercredi au soir 11 octobre 1673.» Lettre célèbre par son en-tête. Une note de Roger Duchêne nous éclaire. «La route de Lyon vers la Bourgogne, sur la rive droite de la Saône, passe par Lissieu, les Chères, Anse, Villefranche-sur-Saône. Mais Mme de Sévigné a sans doute remonté la rivière et le petit chien de village serait, sur la rive gauche, Riottier qui n'avait d'église, celle-ci se trouvant à Jassans.» Où Mme de Sévigné a-t-elle bien pu écrire et coucher?

Me voici arrivée, ma fille, dans un lieu qui me ferait triste quand je ne le serais pas. Il n'y a rien, c'est un désert. Je me suis égarée dans les champs pour chercher l'église. J'ai trouvé un curé un peu sauvage, et un commis qui connaît Monsieur l'Abbé et qui m'a promis de vous faire tenir cette lettre. Quand je ne suis pas avec vous, mon unique divertissement est de vous écrire…

La lettre est courte, mais contient quelques nouvelles du passage à Lyon.

Nous avons vu des tableaux admirables à Lyon. Je blâme M. de Grignan de n'avoir pas accepté celui que l'archevêque de Vienne lui voulut donner; il ne lui sert de rien, et c'est le plus joli tableau et le plus décevant qu'on puisse voir.

Attention au contresens! Décevant est un éloge: le tableau en question est un trompe-l'œil. Et Mme de Sévigné s'y laisse prendre. «Pour moi, je ne manquai point tout bonnement de vouloir remettre la toile que je croyais déclouée.» Mais comme on aimerait savoir quels étaient les «tableaux admirables» et où elle les a vus…

C'est la dernière mention de Lyon. La Marquise passe par Mâcon, puis Chalon et le 16 octobre elle est à Bourbilly. «Enfin, ma bonne, j'arrive Présentement dans le vieux château de mes pères. () Je trouve mes belles prairies, ma petite rivière, mes magnifiques bois et mon beau moulin à la même place où je les avais laissés.» Elle s'y attarde pour régler d'épineuses affaires avec le fermier, reprend la route, passe par Epoisses, Auxerre, Moret et le mercredi 1er novembre elle est enfin à Paris. Lettre du lendemain:

Enfin, ma chère fille, me voilà arrivée après quatre semaines de voyage, ce qui m'a pourtant moins fatiguée que la nuit que j'ai passée dans le meilleur lit du monde. Je n'ai pas fermé les yeux; j'ai compté toutes les heures de ma montre, et enfin, à la petite pointe du jour, je me suis levée:

Car que faire en un lit, à moins que l'on ne dorme?

Ce vers de La Fontaine, joliment détourné, met fin au très véridique récit du passage de Mme de Sévigné à Lyon, à l'aller et au retour. Que pense-t-elle vraiment de notre ville? Sur sa carte de Tendre toute personnelle, Lyon est entre elle et sa fille. Trait d'union ou obstacle? L'un et l'autre. Cela mérite d'être étudié: quelques pages célèbres nous en donneront l'occasion.

[10-5] Madame de Sévigné et le carême
ou
La passion de Mme de Sévigné

Le 4 février 1671, à Paris, dans un hôtel du Marais, une femme de 45 ans vit un phénomène des plus étrange: elle meurt et elle naît. Cette femme s'appelle Madame de Sévigné, née Marie de Rabutin-Chantal. Elle meurt de voir partir sa fille, Françoise-Marguerite, rejoindre son mari François de Grignan, lieutenant-général pour le Roi au gouvernement de Provence. Elle naît à la littérature épistolaire et s'y installe au premier rang dès la première des quelque 764 lettres sauvées, qu'elle écrit à sa fille à tout instant et poste deux fois par semaine.

Cela est connu. Connu aussi le bonheur de ce que Proust appelle «la Sévigné de tout le monde», lettres d'anthologie qui sont la lanterne magique du Grand Siècle. – Ce n'est pas la sienne, qui est la femme de passion. Quelle passion? Celle de sa fille. Cette femme, heureuse jusque-là, quoique veuve à 25 ans, éprouve un déchirement d'être: sa fille est tout pour elle.

Sous ces faits connus, la face cachée. Mme de Sévigné est ce qu'on appelle une bonne chrétienne. Sa grand-mère paternelle est la future sainte Jeanne de Chantal. Elle pratique régulièrement une religion dont elle est bien instruite. Voici donc que, lucide et loyale, elle ne tarde pas à comprendre qu'elle voue à sa fille le culte qu'elle doit à Dieu: elle l'adore. Deux mois après la séparation, la «terrible causerie» du mardi saint 24 mars en est la douloureuse prise de conscience. Elle s'est retirée à l'abbaye de Livry, avec de bonnes résolutions. «Je prétends être en solitude. Je fais de ceci une petite Trappe; je veux y prier Dieu, y faire mille réflexions.» Hélas elle sait trop bien ce qu'il en sera: «Mais, ma pauvre bonne, ce que je ferai beaucoup mieux que tout cela, c'est de penser à vous.» Elle reprend sa lettre le jeudi saint:

Si j'avais autant pleuré mes péchés que j'ai pleuré pour vous depuis que je suis ici, je serais très bien disposée pour faire mes pâques. () Si j'avais eu la force de ne vous point écrire d'ici, et de faire un sacrifice à Dieu de tout ce que j'y ai senti, cela vaudrait mieux que toutes les pénitences du monde. Mais au lieu d'en faire un bon usage, j'ai cherché de la consolation à vous en parler; Ah! ma bonne, que cela est faible et misérable!

Un mois plus tard, c'est Arnauld d'Andilly, un solitaire de Port-Royal de ses amis,
qui, du haut de ses 82 ans, lui fait sévère leçon – qu'elle rapporte à sa fille.

Il me gronda très sérieusement et, transporté de zèle et d'amitié pour moi, il me dit que j'étais folle de ne point songer à me convertir; que j'étais une jolie païenne; que je faisais de vous une idole dans mon cœur; que cette sorte d'idolâtrie était aussi dangereuse qu'une autre, quoiqu'elle me parût moins criminelle; qu'enfin je songeasse à moi. Il me dit cela si fortement que je n'avais pas le mot à dire.

Se convertir. À l'époque, ce n'est pas retrouver la foi, c'est se décider à la vivre. L'Église est toujours prête à assister ses enfants en si bonnes dispositions. Par le carême, par exemple, temps de conversion par excellence. Mme de Sévigné suit ce temps avec discipline. En tire-t-elle quelque profit?

Le carême, ce sont alors deux choses: les sermons et les restrictions alimentaires. Les sermons: «petit carême», un sermon le dimanche; «grand carême», trois sermons par semaine, dimanche, mercredi, vendredi; point culminant, la Passion du vendredi saint. Mme de Sévigné en fait grand cas, surtout si le prédicateur est prestigieux. Pour elle Bourdaloue et Mascaron. Hélas, ils sont souvent inaccessibles. «J'ai entendu la Passion du Mascaron, qui en vérité a été très belle et très touchante. J'avais grande envie de me jeter dans le Bourdaloue, mais l'impossibilité m'en a ôté le goût; les laquais y étaient dès le mercredi (pour garder la place pour leurs maîtres), et la presse était à mourir.» Le profit de cet événement mondain? Bourdaloue par exemple. «Il m'a souvent ôté la respiration par l'extrême attention avec laquelle on est pendu à la force et à la justesse de ses discours, et je ne respirais que quand il lui plaisait de les finir, pour en recommencer un autre de la même beauté.» Plaisir esthétique devant la performance rhétorique. «J'en suis charmée, et cependant je sens que mon cœur n'en est pas plus échauffé et que toutes les lumières dont il a éclairé mon esprit ne sont pas capables d'opérer mon salut. Tant pis pour moi! Cet état me fait souvent beaucoup de frayeur.»

La table? Mme de Sévigné observe les prescriptions: collation vers 11 heures, jeûne à midi, souper le soir. Et chère maigre. Elle ne s'en plaint pas: cela sied à sa ligne. Et puis combien de récits de festins magnifiques le soir venu! Un exemple:

Nous soupions hier chez l'abbé Pelletier (énumération de la compagnie). Personne n'avait dîné; nous dévorions tous. C'était le plus beau repas de carême qu'il est possible de voir: les plus beaux poissons les mieux apprêtés, les meilleurs ragoûts, le meilleur cuisinier; jamais un souper n'a été si solidement bon. On vous y a souhaité bien sincèrement, mais le vin de Saint-Laurent renouvela si extrêmement votre souvenir que ce fut un chamaillis de petits verres, qui faisait bien voir que cette liqueur venait de chez vous.

Mondanité de carême en 1689. L'année suivante, 19 février, dans l'intimité de son château des Rochers en Bretagne:

Nous faisons ici une fort bonne chère. Nous n'avons pas la rivière de Sorgue, mais nous avons la mer; le poisson ne nous manque pas, et j'aime le beurre charmant de la Prévalaie, dont il nous vient toutes les semaines. Je l'aime et je le mange comme si j'étais Bretonne. Nous faisons des beurrées infinies, quelquefois sur de la miche. Nous pensons toujours à vous en les mangeant. Mon fils y marque toujours toutes ses dents, et ce qui me fait plaisir, c'est que j'y marque aussi toutes les miennes. Nous y mettrons bientôt de petites herbes fines et des violettes. Le soir, un potage avec un peu de beurre, à la mode du pays, de bons pruneaux, de bons épinards. Enfin, ce n'est pas jeûner…

Il n'empêche: la fin du carême est un beau soulagement: «Comment vous portez-vous de la bonne viande, ma chère bonne? () Pour moi, je me conduis, je me gouverne entre le veau, l'agneau et les petits poulets, et je m'en porte si parfaitement bien que je ne vous en souhaite pas davantage.»

Les années passent, se ressemblent et les carêmes restent sans grand effet. Vendredi saint 15 avril 1672: «Ma chère enfant, je m'en vais prier Dieu, et me disposer à faire demain mes pâques: il faut au moins tâcher de sauver cette action de l'imperfection des autres. Je vous aime et vous embrasse, et voudrais bien que mon cœur fût pour Dieu comme il est pour vous.» Mme de Sévigné ne cache pas que par deux fois son confesseur lui a refusé l'absolution. Elle ne s'en offusque pas: il fait bien son métier.

Faut-il en rester là? Avec le temps, on entrevoit une voie de salut. Certes Mme de Sévigné ne pourra jamais moins aimer sa fille. Peut-être pourra-t-elle l'aimer mieux? Elle souffre par elle et pour elle? Et si de ses peines elle faisait un sacrifice? 3 avril 1680: «Les peines qui sont attachées à la tendresse que j'ai pour vous, étant offertes à Dieu, font la pénitence d'un attachement qui ne devrait être que pour lui.»

Elle en vient d'autre part à s'en remettre à la Providence. «Laissons tout entre les mains de Dieu. Je ne trouve de soutien et d'appui, contre le triste avenir que je regarde, que la volonté de Dieu et sa Providence. On serait trop malheureux de n'avoir point cette consolation.» Contribuent à cette évolution les bonnes lectures de ses amis de Port-Royal, les Essais de morale de Nicole par exemple. Mme de Sévigné est dans le campjanséniste. Nulle hérésie, mais la rigueur des Solitaires convient beaucoup mieux à son cas que la souplesse des jésuites. Ajoutons les exemples de saintes morts, famille et amis, qu'elle vécut de près, en esprit d'imitation.

Au terme de quoi on obtient un beau chemin spirituel. Sans rien céder de son «adoration» maternelle, Mme de Sévigné a trouvé peu à peu le secret de la concilier avec les exigences de sa vie chrétienne. Née de sa vie, puisqu'elle s'épuisa à soigner sa fille gravement malade, sa mort fut exemplaire.

[10-6] Marie Noël et Gustave Thibon

L'amitié de Marie Noël et Gustave Thibon est peu connue. On peut en reconstituer l'histoire à partir des lettres qu'ils ont échangées. Le Gustave Thibon des Dossiers H, paru en 2012 à L'Âge d'Homme, Philippe Barthelet étant le maître d'œuvre, en donne 15 (3 de Marie Noël, 12 de Thibon). À les lire on comprend que ce n'est pas une correspondance complète. Le sera-t-elle un jour?

La première lettre est de Marie Noël, qui répond à une lettre de Thibon, que nous n'avons pas. Elle nous apprend qu'elle lisait Thibon «depuis longtemps, avec joie, avec admiration». «Je me suis nourrie de votre pensée.» Cette lettre est du 8 janvier 1960. Marie Noël a 77 ans. «A présent je ne vois plus clair. On m'a lu votre lettre qui m'est si proche. Pour moi, c'est une grande rencontre.»

Cette «grande rencontre» est tardive. Thibon a vingt ans de moins que Marie Noël, qui n'a plus que six ans devant elle. Mais l'amitié qui naît alors compense en fervente profondeur ce qui lui est refusé en durée. Aussi vont-ils aussitôt à l'essentiel, qu'on peut définir comme une reconnaissance. Au sens plein du terme. Reconnaissance pour les richesses qu'ils trouvent dans leurs œuvres. Surtout ils se reconnaissent. Elle poète, lui philosophe, ils parlent la même langue. Thibon 21. 8. 60: «Ces dernières semaines j'ai relu votre œuvre poétique. () J'ai été atteint jusqu'au centre de l'âme, jusqu'à cette solitude intérieure où la souffrance de l'homme se noue au silence de Dieu. Des accents aussi désespérément fraternels font croire à la paternité divine. Laissez-moi vous dire merci, très simplement, comme un frère à une sœur, comme une âme à une âme.» Marie Noël ne dit pas autre chose. 21. 4. 61: «J'ai beaucoup perdu, cette année. Mais cette année, j'ai gagné de vous connaître et de me reposer en votre fraternelle pensée comme dans un lieu sûr. Merci.»

Ils se reconnaissent parce que leur vie intérieure est étroitement apparentée. Thibon a lu les Notes intimes de Marie Noël, où, cédant à l'abbé Mugnier, elle avait publié en 1959 ce qu'elle appelle pudiquement son «inquiétude religieuse», «le doute, cette adoration ténébreuse qui aborde en tremblant l'Infini.» On dit aussi la nuit de l'âme. Or qui connaît un peu Thibon n'ignore pas que cette nuit était son combat intérieur. «Dans vos Notes intimes, j'ai retrouvé plusieurs pensées que j'ai eues et que je n'ai jamais osé publier. Et je vous suis reconnaissant d'avoir eu plus d'audace que moi. Il faut parfois laisser parler ‘l'hérétique nocturne', ne serait-ce que pour ramener la foi dans sa vraie patrie: la nuit.» Deux mois plus tard il ajoute: «Je n'attends pas de vous des lumières. Toutes les lumières qui nous viennent des créatures sont des feux d'artifice ou des mirages qui nous voilent l'âpreté du désert nocturne où Dieu veut que nous marchions jusqu'à la mort. Ce que vous m'avez apporté est plus précieux: c'est le témoignage d'une sœur qui va dans la même nuit que moi.»

Ces quelques lignes suffisent. Thibon y fait entendre abruptement la leçon sans concession qu'il a reçue de Simone Weil et qu'il a définitivement faite sienne. Et pourtant, plus humainement, ces lettres nous apprennent que Thibon, à sa demande, a été reçu par Marie Noël à Auxerre. Ce fut un moment merveilleux qu'il évoque de retour à Saint-Marcel-d'Ardèche. 13. 10. 60: «Tout a été parfait dans notre rencontre - et bien au-delà de ce que j'attendais. Tout, jusque dans les détails en apparence les plus légers: dans ce feu qui m'a accueilli, dans ce repas et jusqu'à la couleur du persil sur les haricots du jardin.» Délicieux détails de deux terriens. L'échange? «Vous m'avez confirmé dans le doute, c'est-à-dire dans la vraie foi – celle qui saigne dans la nuit – et dans la vraie espérance: celle qui espère contre l'espoir.» Où lit-on de telles lignes? «Ce serait si merveilleux de vous voir ici l'été prochain. Il ne faut pas avoir peur de demander des miracles. () J'aimerais vous montrer notre village, nos champs et partager avec vous tout ce qu'il y a d'éternel dans ma vie de chaque jour.»

Il était trop tard. Quelques lettres encore, qui vont plus avant dans la communion. 18. 9. 62: «Je reprends la plume après avoir relu vos Notes intimes. Aucune parole humaine – sauf peut-être celle de Simone Weil – ne m'a jamais été aussi fraternelle. Mais Simone Weil me donnait – et me donne encore – le vertige de l'altitude et cette impression d'asphyxie qu'on éprouve dans un air trop pur. Avec vous, c'est autre chose: si pauvre et si petit qu'on soit, on se sent de niveau avec vous.» Ce dont Thibon donne la raison profonde par une belle image de nature: «Nous sommes un peu comme deux feuilles du même arbre: elles n'ont pas besoin de se toucher puisqu'elles sont nourries par la même sève et par la même lumière.»

La dernière lettre est de Thibon, en réponse à une lettre de Marie Noël que nous n'avons pas. 7. 6. 66:

Chère Marie Noël, ce que j'aime en vous par-dessus tout, c'est que vous êtes innocente de votre génie.

Je garde un profond souvenir de notre unique rencontre. Peut-être, si vous n'êtes pas trop lasse, reviendrai-je un jour frapper à votre porte. Je pense souvent que, si nous nous étions connus plus jeunes, une grande amitié aurait pu s'épanouir entre nous. Le monde des possibles est plus riche que le monde réel: vienne l'éternité où nous verrons toutes ces semences invisibles!

J'admire votre paix. La mienne est encore de l'autre côté de la nuit. Peu importe. La foi est un oiseau nocturne. Croire signifie faire crédit. Et plus Dieu semble faire faillite, plus il faut lui faire crédit – prêter à fonds perdus à un Dieu insolvable…

Dix-huit mois plus tard, avant-veille de Noël, Marie Noël s'éteignait.

En juillet 1993 l'hebdomadaire Famille chrétienne publie «Gustave Thibon à la question». Marie Noël ne l'a pas quitté.

Si vous pouviez faire un miracle? – Je ressusciterais Simone Weil, Marie Noël, Maurras en tant que poète, pour leur dire toute la reconnaissance que je n'ai su leur exprimer de leur vivant.

Et c'est Marie Noël qui assure le mot de la fin.

Votre mot de la fin? – «Seigneur, je remets mon âme entre vos mains». J'aime aussi le dernier mot de la dernière lettre que j'ai reçue de mon amie Marie Noël: «Je tombe de sommeil en Dieu». Elle avait pourtant perdu le Dieu de son enfance et découvert une nuit sans étoiles. Au bout de ce «combat désespéré pour sauver Dieu», elle constatait que «Dieu n'est pas un lieu tranquille.» Je fais mien son Credo de l'Office pour l'enfant mort:

Ô vous par qui la vie est peine
Et mal, et mort, je crois très bas
A la bonté haute, inhumaine,
Terrible, qu'on ne comprend pas.

[10-7] Gustave Thibon et Simone Weil

La rencontre

«La rencontre de ma vie». Ainsi dit Thibon de Simone Weil. Personne d'autre ne peut en parler que lui. Il l'a fait deux fois sur le papier: dans son introduction à La Pesanteur et la Grâce (Plon 1947); dans Simone Weil telle que nous l'avons connue (La Colombe, 1951), coécrit avec J. M. Perrin, l'ami dominicain qui lui avait demandé d'accueillir S. Weil chez lui. Voilà ce qu'il faut lire. Ici brefs rappels, deux exemples, une question, l'esquisse d'une réponse.

Deux êtres aussi exceptionnels l'un que l'autre, mais si différents que seule la Providence pouvait en faire une de ces rares rencontres qui marquent l'histoire de la pensée. A 31 ans, S. Weil a connu la condition ouvrière, la guerre (en Espagne dans les rangs des Rouges). Il lui manque l'expérience du travail de la terre. La voici, au temps des vendanges, dans la ferme ardéchoise des Thibon où Gustave, 38 ans, vit avec ses parents et sa femme. S. Weil a la formation la plus savante qui soit: E. N. S., agrégation de philosophie. Gustave n'a que son certificat d'étude, mais une dévorante curiosité et une fulgurante capacité d'apprendre. En 1940 il a publié Diagnostics Essai de physiologie sociale, préfacé par Gabriel Marcel. S. Weil a-t-elle lu ce livre? Elle n'a rien publié. Son œuvre, elle la porte avec elle, dans ses Cahiers et un pêle-mêle de notes où se côtoient les plus hautes disciplines du savoir.

Premier abord difficile. «Elle discutait à l'infini, d'une voix inflexible et monotone, et je sortais littéralement usé de ces entretiens sans issue.» Elle devait dévider les farouches intransigeances qui motivaient «ses folies héroïques». Patient et courtois, Thibon comprend qu'«elle gagnait infiniment à être connue dans une atmosphère d'intimité.» Il la laisse faire ce qu'elle fait de mieux: enseigner. Le grec par exemple. «Chaque soir, après le travail, elle m'expliquait les grands textes de Platon (je n'ai jamais eu le temps de bien apprendre le grec) avec un génie pédagogique qui rendait son enseignement aussi vivant qu'une création.» Quand on aborde le Timée, on en vient vite à l'essentiel.

«Elle commençait alors à s'ouvrir de toute son âme au christianisme.» Elle était au seuil de l'Église et refusait d'y entrer. Ce refus du baptême fut un sujet inévitable de vifs échanges. S. Weil ne voyait dans l'Église que l'institution temporelle, perdue dès l'origine par l'héritage des Hébreux et des Romains, restée à leur école d'oppression pendant deux millénaires, avec ses anathèmes et son ‘Hors de l'Église pas de salut'. Thibon lui expliquait que cette Église-là n'avait de sens que par l'Église invisible, la communion des saints qui en faisait le corps mystique du Christ. En vain. Cet échec fut douloureux.

D'autres échanges furent autrement féconds. Pour S. Weil la seule vocation digne d'un être humain c'est de se rendre transparent à la vérité, par radicale abnégation. Thibon objecte que nous sommes des êtres incarnés, pris dans toutes sortes de réalités. S. Weil concède que ce sont des intermédiaires - elle le dit en grec: metaxu —, écrans si l'on s'y attache, passages si l'on en use bien. Des ponts: image qu'elle aime. Les Grecs sont des ponts, l'Église écran, et même mur. Thibon lui montre que des réalités comme celles qu'elle a sous les yeux, une famille, un toit, un village sont d'heureuses metaxu dans une vie humaine. Que S. Weil en ait convenu se lit pour moi dans un mot. Dans La Pesanteur et la Grâce, aphorismes tirés des onze Cahiers datés de 1940 à 1942, donc en partie écrits à Saint-Marcel, Thibon a groupé 14 pensées sous le titre METAXU. Je lis: «Ne priver aucun être humain de ses metaxu, c'est-à-dire de ces biens relatifs et mélangés (foyer, patrie, traditions, culture, etc.) qui réchauffent et nourrissent l'âme et sans lesquels, en dehors de la sainteté, une vie humaine n'est pas possible. () C'est le temporel comme pont, comme metaxu. C'est la vocation grecque et provençale.» Provençale? Thibon n'a-t-il pas lui-même, avec un sourire, rajouté cet adjectif? Question irrespectueuse, qui l'aurait amusé. Mais non! C'est plus beau encore s'il est de S. Weil à qui son séjour à Libian a fait admettre que la Provence était un prolongement de sa chère Grèce.

Reste la question: dans quelle mesure se sont-ils enrichis de leurs différences? La réponse se trouve dans leur œuvre respective. Pour S. Weil dans ses derniers écrits. Pour Thibon dans toute son œuvre à partir de L'Échelle de Jacob, dans sa vie et l'évolution de sa pensée. C'est l'objet d'une thèse, à tout le moins d'un essai. Réponse en une phrase pour chacun. Sans Thibon et le séjour provençal, S. Weil aurait-elle écrit, en 1943, les pages admirables de L'Enracinement? Quant à Thibon, ce qu'a pu semer S. Weil a germé: il n'était pas meilleure terre. Certes il n'a pas abandonné les leçons appliquées à son temps, dans ses conférences en particulier. Mais c'est la mystique qui a gagné la fine pointe de sa pensée, rejoignant S. Weil dans sa volonté de transparence. Avec toutefois une double différence qui fait de lui le Thibon que nous aimons. Il n'a jamais renié ce qu'il y a de beau et bon dans notre condition d'être incarné, maître dans l'art d'en user avec équilibre et harmonie. Cela s'appelle la sagesse. Et dans la foi comme aveugle qui était devenu la sienne, jamais ne l'a quitté la vertu théologale qui étonne Dienlui-même selon Péguy, l'Espérance. Sagesse et Espérance qui ont douloureusement manqué à sa chère Simone Weil.

[10-8]Les Bénédictins

Sous la direction de Daniel-Odon Hurel

Le titre est beau. Il faut aussitôt l'expliciter. Tous les moines qui ont vécu et vivent sous la Règle de saint Benoît? Oui. Tous ceux qui s'interrogent sur le mystère d'un texte millénaire conservant son emprise sur toute vie humaine qui s'en remet à lui? Oui. Répondre à une telle attente était un projet digne de l'envergure de la collection Bouquins.

La réponse ne pouvait être que la Règle elle-même. D'abord traduite, par les moines de l'abbaye de Saint-Wandrille (texte latin en fin de volume), puis commentée, chapitre par chapitre. Voilà qui peut paraître simple. Mais une bibliographie initiale énumère les éditions connues de la seule Règle, des incunables de la fin du XVème siècle à nos jours, toutes langues, tous pays: 746 titres; puis les Commentaires de la Règle: 415 titres; enfin les ‘constitutions'dérivant de la Règle pour ordres et congrégations reconnaissant Benoît comme patriarche: 330 titres. Cette triple bibliographie chronologique, une centaine de pages pour 1500 titres, constitue un document inaccessible jusque-là au grand public, dont une observation statistique fournit une donnée objective sur l'histoire du monachisme moderne et contemporain. Eh bien c'est cette ample matière qui nourrit le commentaire que les auteurs, Daniel-Odon Hurel en maître d'œuvre (il a donné un Dom Jean Mabillon dans cette même collection) et ses dix collaborateurs apportent à chacun des 73 chapitres de la Règle.

Il y a là quelque chose de stupéfiant. Soit un chapitre: le 49ème De l'observance du carême. Trois paragraphes. Exposé dépouillé mais sans rigidité des prescriptions pratiques régies par l'esprit, en une formulation intemporelle. Et voici que le commentaire permet de prendre la mesure du travail que les siècles ont opéré sur ces quelques lignes, à l'articulation de la lettre et de l'esprit. La lettre reste, l'esprit l'éclaire, et l'adapte, en fidélité intelligente. Cette découverte évolutive, fruit de la spiritualité des grands abbés, est merveille pour l'esprit.

À défaut de démonstration, trop longue, un point de détail sera peut-être aussi probant. Chaque semaine, dans la rubrique Liturgie, nous proposons une hymne, traduite et commentée. Or les hymnes, ‘inventées'par saint Ambroise, ‘officialisées'(au sens religieux d'office) dans les heures monastiques par saint Benoît, ne pouvaient échapper au commentaire. Définition, origine, principaux auteurs, composition, place dans l'office, on trouve là ce qui nourrit notre commentaire. Mais on trouve bien autre chose. «L'hymnodie constitue un champd'étude en soi». Car l'hymne, c'est la parole humaine au milieu de la parole divine. Selon quelle articulation? La place de l'hymne au seuil de la deuxième partie de l'office lui donne «une fonction presque ‘homilétique'»: explication et actualisation de la Parole éternelle pour la communauté qui célèbre hic et nunc. Point de jonction entre l'éternel et le temporel. Voilà ce que nous tâchons de faire nôtre, en humble fidélité à la Règle, dont cet admirable volume donne à découvrir l'inépuisable richesse.

Les Bénédictins
Directeur: Daniel-Odon HUREL
Coll. BOUQUINS 1344 pages, 32 €

Livre numérique sans DRM 19, 99€

[10-9] Jeanne d'Arc dans l'œuvre d'Henri Pourrat

En août 1914, au début de ce qui sera la Grande Guerre, Henri Pourrat a 27 ans. Il vit à Ambert, chez ses parents, soignant une tuberculose qui a mis un terme à ses études. Il n'est donc pas question qu'il soit mobilisé. C'est une souffrance pour lui, quand il voit partir ses amis d'Ambert, et surtout quand il apprend qu'ils ne reviendront pas, comme Jean Angeli, tombé en juin 1915, Régis Michalias, en février 1916, Pierre Armilhon en avril 1918, compagnons de plume et des collines - et tant d'autres. Lui vient alors l'idée d'une forme de participation qui serait le témoignage de «la grande pitié des campagnes de France», confiées au courage des femmes, des enfants et des vieillards. Cette Chronique paysanne de la Grande Guerre (mars 1916), - c'est le sous-titre, le titre étant Les Montagnards - prit la forme épique de strophes de sept décasyllabes sur une seule assonance. H. Pourrat en reçut félicitation du grand médiéviste Joseph Bédier (1920).

C'est dans cette œuvre poignante qu'apparaît la première fois la figure de Jeanne d'Arc. Henri Pourrat a lu Barrès. Notamment le deuxième tome de la série L'âme française et la guerre: Les saints de la France (Émile-Paul, 1915). Pour Barrès, chaque soldat mort pour la patrie est un saint de la France et Jeanne d'Arc incarne la sainte de la patrie. L'iconographie de l'époque, cartes postales et images pieuses, assurent le rayonnement de ce culte. Dans Les Montagnards, Jeanne d'Arc est comme chez elle, appelée par le thème de l'œuvre: elle est la sœur des vaillantes femmes qui maintiennent la vie à la ferme, comme Jeanne quand elle était chez son père.

Ô pauvres femmes! ô filles des campagnes!
Creusez ici le sillon, quand là-bas,
À plein pays sous les tirs de barrage,
Les vôtres, tous, entrés dans la boue grasse,
Font des tranchées pour qu'ils ne passent pas!
Mais toi, la Lorraine, la Paysanne,
Ô souviens-toi de tes sœurs du village!

Fille de Dieu qui n'as jamais tué
Et dont l'épée fut toujours aussi claire
Que le soc pacifique de l'araire,
Toi qui dans les travaux aidas ton père
Avant d'aider la patrie dans la guerre,
Toi qui sais la vie des champs et sa peine,
Ô souviens-toi des nôtres dans la paix!

Toi qui parlais de la grande pitié,
Toi qui jamais ne vis sang de Français
Que les cheveux ne lèvent sur ta tête,
Et qui verrais maintenant par nos plaines
Ton étendard blanc et bleu comme un ciel
Pour nos martyrs trempé de sang vermeil,
Ô souviens-toi des nôtres dans la guerre!

(?)

Vierge qui enfantas la France, souviens-toi!
Orléans aux noëls! Rheims aux trompettes d'or!
L'aube de délivrance et le soleil de joie
Sur tout le peuple assis dans l'ombre de la Mort!
Le laboureux qui chante en poussant la charrue,
Le pain de France, qui retrouve tout son goût;
Les bons soirs où les gens regardent dans la rue,
Les arondes de Pâque autour du clocher roux
Virer en criant dans la nue!

___

Avec l'achèvement de Gaspard des Montagnes (1931), le rayonnement d'Henri Pourrat dépasse les limites de l'Auvergne. Au fil des années il développe une œuvre chrétienne et terrienne d'envergure, où se mêlent contes et romans, biographies et "histoires des gens", essais sur la civilisation paysanne et ses écrivains. C'est le cas de Toucher terre (1936, nouvelle édition revue et augmentée en 1946). On y retrouve Jeanne, et c'est toujours, comme le dit le titre du chapitre, Sainte Jeanne des champs. La figure de Jeanne a fluctué au long des siècles, le plus souvent mal comprise. Mais, dit Pourrat, ceux qui furent toujours le plus fidèles à sa vraie nature sont "les gens des métairies".

Quand nul ne savait la suivre assez, ces gens la regardaient déjà comme une sainte. Ils l'appelaient entre eux sainte Jeanne des Champs? N'est-ce pas en la prenant pour une des leurs que nous pouvons le mieux la comprendre? C'est peut-être tellement simple, aussi simple que le feu qui jaillit du bois sans mouillure.

Pas de figure plus haute dans notre histoire, on dira même dans l'histoire, puisque le passage du Verbe parmi nous, de la grotte de Bethléem à la montagne du Golgotha, dépasse les faits historiques.
Il se peut qu'il soit née en France une sainte aussi grande devant Dieu. Mais en est-il une qui ait porté aussi haut dans la sainteté l'esprit même de la France?

Pourrat note justement: «Ce qu'elle a fait est si prodigieux que cela risque de faire oublier ce qu'elle fut.» Qui fut Jeanne? Comment l'expliquer?

Jeanne est inexplicable. À moins d'admettre qu'elle fut une enfant des champs, toute humilité, qui redit dans son cœur comme à l'angélus: «Je suis la servante du Seigneur, qu'il me soit fait selon votre parole.» La voici, elle se lève, uniquement prête à répondre à l'appel de Dieu, à faire ce qu'Il voudra d'elle. Alors la petite paysanne, sans cesser d'être soi-même, devient le chef, le sage, le héros, l'ange de la juste victoire. Tout lui est donné parce qu'elle s'est donnée sans réserve. Son bon sens devient plus que du bon sens, sa vaillance plus que de la vaillance, tout comme la netteté de son regard est devenue double vue. La sainteté a changé de nature les puissances de son être. Véhémence et pureté de la flamme.

Comme c'est simple, mais quelle merveille. Jeanne ou l'imitation de la Vierge. Elle n'a fait que s'agenouiller devant l'ange. Quand elle se relève, éblouissante, faite de lumière, elle est encore Jeanne. Mais à travers elle, selon le mot de Georges Goyau, c'est Dieu qu'on voit.

On sent que la pensée de Pourrat a progressé: l'origine paysanne de Jeanne l'amène à définir la nature propre de sa sainteté. C'est la fin du chapitre suivant, consacré lui aussi à Jeanne: La paysanne.

Entre les nations, la France, sans Jeanne, serait moins noble. Jeanne fait de la paysannerie française un des témoins de l'esprit éternel. Dans le roman de la noblesse humaine, elle met du coup la France au-dessus de l'Hellade.

On ne l'expliquera pas, sinon par l'inexplicable, par le feu, par la sainteté. Sa paysannerie la fait plus royale encore que le sang royal. Voilà comment le plus simplement, le plus grandement du monde, elle est du sang de France. Jeanne, c'est la paysannerie française qui a pris feu devant Dieu.

Autre élément nouveau: dans ce même chapitre, Pourrat établit la conjonction entre Jeanne et Péguy.

L'autre année paraissaient Domrémy et Les Batailles rééditées par Marcel Péguy, le fils de Charles Péguy, aux Cahiers de la Quinzaine. Péguy parlant de Jeanne. Voilà qui fait oublier les yeux d'érudit et remet en face non du mythe, mais du fait solaire.

Péguy reçoit sa part dans Le Blé de Noël, beau livre d'espérance au cœur des années noires de la nouvelle guerre. On peut penser que Pourrat a lu Péguy, en a pris la mesure. Il lui consacre une dizaine de très belles pages, Péguy du peuple fidèle, titre qui le met, comme Jeanne, dans l'héritage des vieilles paroisses françaises. La veine populaire et terrienne, note Pourrat, on l'a laissée se perdre dans les sables. «C'est par elle pourtant que tout peut reverdir.»

Comme Péguy avait senti cela, l'homme pur d'Orléans, et de Chartres, qui a eu si passionnément le sentiment de la France. Lui, le fils de la rempailleuse de chaises, l'artisan qui s'imprimait lui-même, avec sa presse à bras, le terrien qui allait sur la route nationale, jusqu'à ce que de l'océan des blés il vît monter comme l'épi le plus dur la flèche de cathédrale que la jeune lumière salue première au matin. Péguy, le dernier écrivain qui ait eu des bras, des jambes. Tel jeune romancier vite arrivé pouvait crier: «Qu'on fasse avancer ma voiture de maître!» Péguy, dans ses souliers à clous, marchait carré. Il ne se souciait pas tant d'arriver que de partir. Péguy le dernier pèlerin de la France fidèle, dans un temps où tout était aux mandarins et aux rhéteurs. Le témoin de Jeanne d'Arc et de cette France aux yeux clairs qui ressemble à Jeanne, et comme elle à jamais fille de dix-huit ans, par la foi, par l'espérance et par l'amitié.

Péguy témoin de Jeanne d'Arc, c'est là-dessus que nous finirons, au détour d'un petit livre aussi beau qu'inattendu.

Il faut d'abord en venir au texte principal et comme officiel de l'écrivain sur Jeanne d'Arc. Officiel au sens où il n'apparaît pas dans le tissu d'un ouvrage, mais qu'il en est un élément essentiel. En 1951, Dominique Morin, entré en qualité de secrétaire d'édition chez Boivin, maison installée rue Palatine à Paris, crée et dirige avec René Wittmann la collection Vocation de la France. Elle s'ouvre avec L'Architecture française par Louis Hautecœur. Suit, sous la plume du général Weygand, Forces de la France. Le troisième volume revient à Henri Pourrat: Saints de France, le quatrième à C.-J. Gignoux, L'Industrie française. Ce fut, hélas, le dernier, la maison Boivin mettant un terme à ses activités. Très belle collection, sur beau papier, illustrée d'héliogravures. Le choix des auteurs n'était pas moins heureux.

Pourrat est là au sommet de son art. Il a 64 ans. Cette année est celle du Chasseur de la nuit, son dernier roman, et du troisième tome du Trésor des contes. Il a sa manière, et pleine liberté de parole. Il le faut pour cette collection, dont le titre oblige autant que le sujet. Pas question d'hagiographie, ni même de résumé biographique. De saint Denis au Père Charles de Foucauld, les 46 noms qu'accueille son livre sont plutôt connus. On n'attend pas l'historiographe. On attend que l'écrivain propose la vision qu'il en a dans la vocation de la France. Et son écriture est bien écriture de vision. Pourrat n'écrit pas sur sa table de travail. Il marche en son pays. Il monte sous le couvert, il songe, tout ce qu'il voit apporte sens à sa méditation. Quand il débouche sur les hautes chaumes et que se déploie l'horizon, la vision peut prendre son essor: elle reste fille de nature.

Cette vision, deux textes, liminaire et épilogue, l'évoquent. Ils ne la fixent pas: elle n'est pas arrêtée, elle est vivante. On la verra se déployer au gré de chaque figure de sainteté. Car si tout part de la grande question, «l'énorme question qui se pose sur cette patiente face du pays en attente»: «À quoi va tout cela?», la réponse s'élabore avec la même patience dans l'apport de chaque sainteté. D'où la déclaration initiale:

L'histoire de France aurait pu faire l'économie de beaucoup de généraux, de rois, et de ministres: elle n'aurait pas pu se passer de ses saints.

Au bout du compte, ce sont ceux qui ont le mieux tenu la ligne, la voie qui monte du verger de Jehanne ou du pré de Bernadette vers ce monde que le Christ tiendra entre ses mains, dans la vérité, la charité et la lumière. (?) Parce qu'ils savent qu'une seule chose est nécessaire, et qu'ils ne veulent savoir que cela, les saints sont les plus simples des êtres. Et cependant les plus étonnants. Quelle galerie que celle des saints de France. Il y a ceux qui ont changé les pentes de leur âge, renouvelé l'air, fait rebondir la flamme et monter la lumière: saint Martin, Charlemagne, Saint Louis, Jehanne d'Arc, saint Vincent de Paul, ceux enfin qui ont marqué dans l'histoire.

D'autres n'ont été connus dans leur canton que de quelques paysans ou quelques moines: témoignage caché de la vérité profonde sur la superficielle et éphémère notoriété. Mais les uns et les autres permettent d'affirmer que «la vraie histoire de la France est celle de ses saints».

Et voici donc Jehanne (Pourrat adopte ici cette graphie) la 30ème, au cœur de l'admirable litanie. Il n'est pas possible de citer les quatre pages qui lui reviennent - et d'ailleurs Saints de France est très accessible, réédité en 1999 chez Dominique Martin Morin. Relisons tout de même un passage significatif.

Devant Jehanne, les Français du temps ont dû sentir ce que sentit le jeune chevalier Guy de Laval. C'était à Selles, en Berry, sur le Cher. Elle venait de monter sur son grand coursier noir et de demander des prières, des processions aux gens d'Église. Faisant déployer l'étendard, elle crie aux siens: «Tirez avant! Tirez avant!»

Guy de Laval a vu cela. Le lendemain, il écrira à son aïeule que le fait de Jehanne, et la voir et l'entendre «semble chose toute divine».

La «chose divine», qui enleva le chevalier devant Jehanne à cheval et tout de blanc armée, c'est le don de Jehanne, c'est le génie du cœur. On l'a dit: Jehanne a inventé autant, apporté autant dans cet ordre du cœur, qu'un Corneille dans les lettres, un Newton dans les sciences. Elle a montré quelle force de feu prend au cœur quand il est tout embrasé de lumière. Elle a vu ce qu'il faut vouloir, parce que c'est ce que Dieu veut, - et c'est ce qui vaut de vivre. Elle l'a vu jusqu'à changer de nature - comme le fer rigide et sombre qui rougeoie et flamboie, - jusqu'à devenir prophète et chef de guerre. Et tous les humains d'alors, voilà qu'elle les dépasse souverainement parce qu'en elle affluent les ressources profondes. (?)

La grande pitié de Jehanne, au souffle de l'Esprit, s'est faite sainteté et génie. L'histoire de ces âges est changée. Jehanne dit bien qu'ils ne pourront pas ne pas la suivre. «Pour qu'ils me croient, m'en attends à leur cœur.» Les cœurs ne peuvent pas repousser l'envoyé, celui qui montre les plans de Dieu. Le miracle est toujours possible: demain, ici, tant que nous n'aurons pas fini d'être Français, pourvu que se lève une enfant qui à l'appel de Dieu ait consenti à être sa servante.

Trois ans plus tard, Henri Pourrat publie «un admirable petit livre de spiritualité et d'oraison», Ma Maison manque de prières. C'était dans les dernières années de la "Collection catholique" de Gallimard. Toute trace en a disparu dans le Catalogue des éditions. Elle était pourtant bien remarquable, et mériterait une petite étude, tant dans sa teneur que dans ses auteurs. «Admirable petit livre», que Pierre Pupier, auteur d'une non moins admirable biographie de son auteur, définit «comme un couronnement ou un rassemblement de la méditation d'une vie, en 35 pages denses et ferventes: pensées, réflexions presque ramassées en versets, complétées par 20 pages de notes tout aussi riches de substance, se recueillant dans une sorte d'Imitation de Marie pour aller au cœur d'un véritable abrégé de la doctrine chrétienne - vrai petit livre de récollection - tout nourri non seulement de dévotion mariale, mais de la tradition de l'Église et d'immenses lectures où prendre la mesure de la culture philosophique et théologique d'Henri Pourrat, avec une attention toute particulière aux intuitions visionnaires des mystiques, de Catherine Emmerich à la voyante de Fatima.»

On ne saurait mieux définir ce livre. Or, dans une note, à propos du Christ de Saclay, origine du pèlerinage de Chartres, Pourrat revient à Péguy et à Jehanne:

Péguy, ce n'est pas un saint de tout repos, Péguy. Ce qu'il faut voir sans doute, c'est son prophétisme. Il y a eu invasion de la pensée de Péguy par la pensée de Jehanne: invasion, quasi possession. Quel cas curieux. Cette pensée a fait d'un socialiste qui se voulait hors de l'Église un homme des vieilles paroisses.
Péguy a entendu la voix de Jehanne au point de devenir cette voix. Péguy s'est approprié l'esprit de Jehanne et plus profondément qu'elle ne pouvait sans doute le faire elle-même, malgré ses éclairs de génie: il s'en saisit, l'explicite, l'exprime.

Comme il y a eu légation du monde antique faite au monde moderne à travers et par la France, il y a légation de l'esprit de Jehanne faite aux Français à travers et par Péguy: l'esprit qui doit faire la France toute vivace de corps et de cœur, toute refleurie en sa chair, en son âme, toute recouronnée. (?)

Il y a mission posthume de Jehanne - et ne s'accomplit-elle pas par Péguy?

On peut s'en souvenir: par acte notarié, Jehanne s'est fait donner le royaume de France par le dauphin, afin de le donner à Dieu, au nom de Qui elle l'a remis au dauphin en commande. — Et son étendard fait voir le Christ tenant en ses mains le globe même de ce monde, le Christ enfin en son Règne. — Jehanne a voulu que la France fût le pays donné au Christ, celui qui travaille à ce qu'arrive le Règne de Dieu, — et c'est cela que signifie le règne du Sacré-Cœur, le Règne du Christ-Roi.

Il importe de bien marquer, — ce qui va pourtant de soi, — que cette mission est d'ordre tout mystique et non pas politique, — la mystique par laquelle tout se fait, alors que par la politique tout se défait, disait Péguy.

La pitié des campagnes de France à l'heure de la Grande Guerre et la victoire sacrificielle de ses soldats imposa la présence de Jeanne au seuil de l'œuvre de Pourrat. C'est la paysanne qui se dresse spontanément pour défendre sa terre, c'est la figure du peuple de France qui rend le roi à son royaume et le royaume à son roi. Mais l'héroïque chapitre d'histoire ne tarde pas à trouver son sens dans l'ordre surnaturel. Comme Marie, Jeanne a dit: Fiat. En elle s'accomplit la volonté de Dieu, jusqu'au martyr. Et c'est alors que Pourrat atteint la plénitude de sa vision johannique: il établit une alliance d'héritage entre Jeanne et Péguy. Une légation: même mission, au prix du même sacrifice. Et l'une et l'autre portent la même leçon, qu'on peut formuler avec les mots de Péguy, ils conviennent si bien à Jeanne - c'est dans Le Porche de la deuxième vertu, qui est l'Espérance:

Il faut que la paysannerie continue. (?)
Il faut que la chrétienté continue.
L'Église militante.
Et pour cela il faut qu'il y ait des chrétiens.
Toujours.
Il faut que la paroisse continue.
Il faut que France et que Lorraine continuent.

[10-10] Michel ou L'Archange qui n'abonde pas

29 septembre
Pour mon ami Michel Rustant

Ne pas abonder, en langue régionale, lyonnaise par exemple, c'est ne pas suffire à la tâche. On dit aussi: n'en pouvoir mais. De l'Archange Michel c'est dire qu'il a tant de fonctions, qu'il est à la limite de ce qu'il peut.

Rassurons-nous d'emblée: il peut toujours tout pour nous. Son nom signifie: Qui est comme Dieu? Dès son nom et par son nom, allégeance définitive de tout son être. Mais de lui-même osons dire: Qui est comme Michel?

Michel n'est pas un saint incarné, c'est un être céleste. Il ne relève pas du temps humain. S'il a commencement, il n'a pas de fin; son existence permanente n'est pas linéaire, mais ponctuelle ou sporadique, au gré de ses manifestations, ou apparitions. Michel est créature de Dieu, prestigieuse, chef de corps de la légion des anges, les anges du bien. On dit aussi Prince de la milice céleste. Flanqué de ses adjoints Gabriel et Raphaël.

Et c'est donc lui qui livre bataille au Dragon. Qui est le Dragon? C'est l'Ennemi. Le Rebelle, qui dit: Non serviam, je ne servirai pas. L'Insoumis. Combat décisif: ou lui ou Dieu. Sur le front, en première ligne, Michel, avec casque, armure, épée. Coups terribles. Autre chose qu'Olivier et Roland dans La Légende des Siècles. Michel l'emporte. Le Dragon est précipité dans l'abîme. Et Michel y gagne ses galons de porte-étendard, signifer.

Quand cela se passe-t-il? Aux origines? L'Apocalypse, qui raconte le combat, permet cette lecture (12, 7-9). Elle ne la garantit pas. Elle-même est hors du temps. Sa nature est de révéler. Elle peut le faire par préfiguration, et mettre aux origines ce qui sera lutte finale. Jésus, dans ses prédictions apocalyptiques, puisque les Évangiles le font donner dans ce genre d'époque, concourt à cette lecture ambiguë: «Je regardais le Satan tomber du ciel comme un éclair!» (Luc, 10, 18)

Pour nous la seule chose qui importe, c'est que Michel ait gagné. De provisoirement on passera à définitivement. Mais en attendant la victoire finale, Michel a la lourde tâche de s'occuper de nous. Laissons ses apparitions – et même notre Mont-Saint-Michel, trop à dire. L'immense victoire collective de la fin des temps – when the stars begin to fall, comme dit un beau spiritual – ne le dispense pas de veiller à la victoire anticipée de chaque âme venue en ce monde. Quel travail!

Il s'y emploie au moins de trois façons. Responsable des anges gardiens, il vient s'assurer que chacun fait bien son office. Il se promène parmi nous. – Mais nous ne le voyons pas! Jeanne d'Arc, elle, le voyait. Parlant des saints: «Ils viennent très souvent, et très souvent je les ai vus parmi les chrétiens… Je vis S. Michel et ses anges des yeux de mon corps aussi bien que je vous vois» Mon Dieu, donnez-nous le regard de Jeanne.

Puis il s'active au moment de notre mort, comme en témoigne l'Offertoire de la messe de funérailles d'hier: «Seigneur Jésus-Christ, Roi de gloire, délivrez les âmes de tous les fidèles défunts des peines de l'enfer et du gouffre sans fond; délivrez-les de la gueule du lion pour que l'abîme ne les engloutisse pas et qu'elles ne soient pas précipitées dans les ténèbres, mais que S. Michel, le porte-étendard, les introduise dans la sainte lumière.» Dans ce rôle les savants disent qu'il est psychopompe, il accompagne les âmes, comme Hermès ou Mercure. Car il y a dans tout cela, sans la moindre irrévérence, une discrète part mythologique, dont il serait bien de parler un jour.

Et puis surtout il continue son combat contre le Malin ou le Mauvais, tant que ce monde reste dans le temps. Il n'y a pas si longtemps, à la fin de la messe, le prêtre, au bas de l'autel, récitait une prière composée et prescrite par Léon XIII: «Saint Michel Archange, défendez-nous dans le combat; soyez notre secours contre la malice et les embûches du démon. Que Dieu exerce sur lui son empire, nous le demandons en suppliant: et vous, Prince de la milice céleste, repoussez en enfer, par la vertu divine, Satan et les autres esprits mauvais qui rôdent dans le monde pour perdre les âmes.» Les autres esprits mauvais… Ô saint Michel, nous pourrions vous en faire une belle liste.

Voilà l'Archange et ses états d'incessants services. Et il en a d'autres. Il protège la France. Henri Pourrat l'appelle l'Ange de la Nation. Chaque nation a son ange: nous, c'est saint Michel. Tous les 29 septembre, il reprend sa tenue militaire à la tête (et à la fête) des parachutistes.

Nous, nous avons rendez-vous avec saint Michel au dernier jour. Cette fois Michel psychostase: le peseur d'âmes. Nous le voyons au tympan des cathédrales, Autun par exemple, balance à deux plateaux en main. La pesée d'une vie. Il est beau, il est sûr, il est souriant. Le plateau des bonnes actions descend: c'est le plus lourd. Agrippé à l'autre plateau, Satan grimace: il ne fait pas le poids.

Comment laisser Michel? Il faut plutôt lui demander de ne pas nous quitter. Faisons nôtre une antienne des IIes vêpres de sa fête: «Prince très glorieux, Archange Michel, souvenez-vous de nous; ici et en tous lieux, priez toujours pour nous le Fils de Dieu, alleluia, alleluia.»

13 septembre 2019



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